À la Une

Symphonie macabre à Trumplandia

20 juillet 2019 #31

« Bang bang, he shot me down

  Bang bang, I hit the ground

 Bang bang, that awful sound

 Bang bang, my baby shot me down » Bang, Bang, Nancy Sinatra

Nuit. Jour. 

-Chiching, chiching, chiching «Any plans this weekend? » chiching, chiching, chiching. « Picking-up my young one at the airport. He is coming back from his first trip in Europe. » « Excited, I bet? » « For sure » chiching, chiching, chiching, fait le tiroir caisse.

– Des wizzz, wizzz, wizzz retentissent soudain parce que Javier s’amuse à pousser le caddie dans les allées de W. avec une agilité que tout le monde lui reconnaît, même Teresa, malgré ses 82 ans, s’amuse toujours de l’énergie du jeune homme. 

– Vuelve aqui el niño, VUELVE AQUI inmediatamente, dit la mère d’un ton exaspéré comme chaque samedi chez W. quand Javier transforme les allées en pistes de bobsleigh improvisées. 

– Yeaahhh, lui répond l’ado, lui aussi exaspéré par sa mère qui décidément lui refuse toute liberté et qui semble avoir oublié qu’il a maintenant 15 ans. «I am coming. I am cominnggg wizzz, wizzzzz»

– Ouin, Ouin, OUIN, OUIN, OUIN, entend-on au rayon fêtes de W. Le nourrisson affamé attend que ses parents, Jordan et Andre, comprennent enfin l’origine de son malheur. C’est deux-là semblent affairés à préparer cette grande soirée familiale, pour célébrer leur succès, leur amour rayonnant, leur nouveau départ. Ils en oublient un court instant les pleurs de leur petit, un court instant seulement, car Jordan et Andre sont fous de leur petit. GlouGlouGlou.

– Shhhh, tac, shhhhh, tac, shhhh, tac, shhhhhhh, tac, shhhhhh. Chaque pas de Luis et Martha sont entrecoupés par le son de la canne de Luis qu’il déteste et Martha a beau lui répéter « à 90 ans, ce n’est pas indigne d’avoir une canne, tu le sais bien, et puis c’est surtout pour signifier aux autres, les jeunes, les insouciants, pressés par la vie, que tu es là et que tu n’es plus pressé, que tu prends ton temps parce que tu peux le prendre ce temps maintenant ». Mais rien n’y fait, cette canne lui donne l’impression qu’on le jette dans la fosse.  

– Dringggg, Dringgg, Drinnggg, drinngg. « Pourquoi je ne trouve jamais ce téléphone dans mon sac? se dit Angelina, je leur avais bien dit que je n’en avais pas besoin à mon âge.». Dringggg, dringg, dringg, « Hello, ¿Eres mi amor? »

– Clac, clac, fait le bruit de la porte sur le parking. «  Honey, I’ll be back in five minutes.» Ils s’aiment et ne peuvent se quitter sans se dire quand ils vont se retrouver exactement. Et les deux amoureux, Gloria et John, se séparent. 

Ra-ta-ta-ta-ta WizzzWizzzVuELVEVUELVETACACTACTAC OUINOUINOUIN DRINGDRING DRINGDRING BANG BANG BANG OUIN OUIN OUIN OUIN CLAC CLAC CLAC

WIZZZZZZ VUELVE AQUIIIIIIIIII VUELVE AQUIIIII INMEDIATAMENTEEE

TACTACTAC SHHHH TACTAC SHHHH

RA-TA-TA-TA-TA-TA-TA-TA.

Et puis rien. Le silence. Ceux qui ne sont pas tombés sous les balles macabres ne respirent plus. Ils attendent, ils voient le sang couler au sol, ils ont le nez dedans. Ils sont submergés par l’odeur de la mort. Au loin ils entendent l’espoir venir. PIN-PON-PIN-PON-PON. De nouveau ce son métallique qui leur brûle les oreilles.

RA-TA-TA-TA-TA-TA-TA-TA.

Et le choc des corps qui tombent privés de vie, un son sourd qui restera dans leur mémoire, le son de la mort, le son des morts. Au loin, ils entendent un léger gémissement qu’ils n’arrivent pas à identifier couvert très vite par des

Tap Tap Tap TAP TAP TAP TAP TAP TAP TAP TAP TAP

qui n’en finissent plus, comme s’ils étaient des milliers. Et de nouveau, rien. Silence mais le petit gémissement se fait entendre encore. Silence.

On entend alors comme étouffé le battement d’un coeur qui bat, qui continue de battre,

boum boum, irrégulièrement, boum, baboum, boum, baboum, boum, baboum, boum, boum, boum. 

Aujourd’hui vendredi 9 août 2019, je voudrais que les gens de la NRA entendent ce coeur qui bat, ce coeur qui bat maintenant seul, le coeur du fils de Jordan et Andre, le coeur de leur petit de deux mois et demi, orphelin pour toujours.

Jour. Nuit.

Lire l’article du Washington Post pour connaître le nom de tous ceux qui ont péri ce samedi 3 août à El Paso: https://www.washingtonpost.com/nation/2019/08/04/el-paso-shooting-victims/

Aujourd’hui vendredi 9 août 2019, je voudrais que les gens de la NRA entendent ce coeur qui bat à El Paso, le coeur du fils de Jordan et Andre, le coeur de leur petit de deux mois et demi, ce coeur qui bat seul au mileu des morts, orphelin pour toujouJour. Nuit. 
JJ

La vie est belle à Trumplandia

20 juin 2019 # 30

Nuit. Jour.

« Le père disaient : « Que c’est beau ! que c’est beau ! on dirait que tout l’or du pauvre monde est venu se porter sur ces murs. » — Les yeux du petit garçon : « Que c’est beau ! que c’est beau ! mais c’est une maison où peuvent seuls entrer les gens qui ne sont pas comme nous. » — Quant aux yeux du plus petit, ils étaient trop fascinés pour exprimer autre chose qu’une joie stupide et profonde. » Les yeux des pauvres, Baudelaire.

Il regardait le fleuve interdit, le fleuve fantasmé et il se souvenait de ce jour de grosse pluie quand son père l’y avait emmené. Il avait cru à une aventure mystérieuse. Il s’était dit que ce serait son secret à lui avec son père. Ils étaient partis le matin et son père d’une voix autoritaire avait annoncé à sa mère: « on y va, on reviendra pour le déjeuner.» Arrivés près du fleuve après une heure de course au milieu des roseaux, son père l’avait saisi tout à coup par le col de sa chemise bleue du dimanche et soulevé d’un mètre au-dessus du sol. Il avait été surpris par la violence du geste, mais rien dans ce matin de juin ne l’avait préparé à ce qui allait suivre. Déjà le col de sa chemise lui cisaillait le cou et il sentait la sueur lui couler le long des bras; une sueur acide, celle qui vient quand la peur vous comprime le coeur. Son père avait l’oeil noir et ne bougeait pas d’un millimètre. Il ne disait rien. Il le tenait au-dessus des eaux boueuses du fleuve et ses pieds gesticulaient dans l’air. Soudain, après quelques minutes, il le projeta au sol et dans un mouvement encore plus brutal le remonta dans l’air. Il eut l’impression que son foie allait lui sortir par la bouche. Puis quelques instants plus tard, son père effectua la même opération une dizaine de fois sans s’arrêter. Il fut très vite envahi par une nausée âcre et il était persuadé que ses yeux étaient sortis de leur orbite. Finalement, son père le reposa vigoureusement au sol et il sentit ses jambes se dérober sous lui. Encore étourdi, le ciel et le fleuve ne faisant plus qu’un, il l’entendit dire d’une voix ferme: « le fleuve interdit, jeux interdits près du fleuve. Ce n’est pas un goût âcre que tu auras dans la bouche, mais celui de la boue, ce n’est pas la sueur acide qui mouillera tes vêtements, mais les eaux du fleuve qui noieront ton intérieur. Tu ne seras plus dans les airs, mais tu seras comme une pierre jetée au fond du fleuve après avoir voltigé dans les flots. ». Il ne dit rien de plus et dans un silence mortifère ils rentrèrent pour le déjeuner.

Il regardait le fleuve interdit, le fleuve fantasmé. Il regardait ces deux corps la tête dans le sol, le nez écrasé dans la boue. Une grosse larme coula le long de ses joues lorsqu’il vit le petit bras de la fillette toujours enroulé autour du cou de son père. Et puis ses sanglots redoublèrent lorsqu’il comprit que ces deux-là même dans la mort n’avaient pas réussi à franchir la frontière. Ils étaient de l’autre côté, à jamais. Il se demanda si le père au matin avait dit à sa fille: « on y va, on sera là-bas pour le déjeuner, tu verras. » et s’il avait ajouté: « ce sera comme un jeu, on ne fera qu’un. Tu seras tout près de moi, collée à moi, comme le jour où tu es née et que je t’ai glissée en dessous de mon tee-shirt sur mon ventre pour sentir ton petit corps, pour entendre battre ton petit coeur. Ce sera pareil, nous sentirons l’eau douce couler, parfois il y aura une vaguelette qui viendra nous éclabousser, nous rirons, tu n’auras pas peur, tu mettras ton bras autour de mon cou et rien ne pourra nous séparer. » Et c’était vrai. Il n’avait pas menti le père. Rien ne les avait séparés, même pas le fleuve et sa boue, même pas les flots glauques, même pas la mort. Ils étaient là, comme les amants de Pompée, figés pour l’éternité.
Et c’est alors qu’il s’est étranglé, que sa voix est devenue rauque comme celle de son père disparu depuis longtemps, et il s’est mis à hurler comme un dément « le fleuve interdit, jeux interdits près du fleuve ». Et il s’est tu. Et dans un silence mortifère il est rentré pour le déjeuner.

Aujourd’hui mardi 25 juin, j’entends les pas de tous ceux qui veulent aller déjeuner là-bas, j’entends les cris de tous ceux qui sont arrêtés là-bas, j’entends les sanglots de ces enfants arrachés aux leurs, et je pleure ces deux-là, Oscar Alberto et Angie Valeria qui, comme tant d’autres ici et ailleurs, finissent leur courte vie dans les eaux bouillonnantes des Styx internationaux.

Jour. Nuit.

La lutte des classes à Trumplandia

20 mai 2019 #29

“Dieu a dit : il y aura des hommes blancs, il y aura des hommes noirs, il y aura des hommes grands, il y aura des hommes petits, il y aura des hommes beaux et il y aura des hommes moches, et tous seront égaux ; mais ça sera pas facile… Et puis il a ajouté : il y en aura même qui seront noirs, petits et moches et pour eux, ce sera très dur !” Coluche.

Nuit. Jour. 

Vous avez récemment éprouvé le capitalisme. Non que vous ayez des doutes quant à ses effets, mais théories ne sont rien sans expériences. Votre épreuve a commencé par un voyage en classe affaires pour la première fois de votre vie sur un vol transatlantique. Le nom de cette classe vous amuse, car il semble bien que par atavisme vous ne faîtes d’ailleurs en général pas du tout d’affaires, ce serait plutôt le contraire. Evidemment, vous n’avez pas payé votre billet au plein tarif, vous avez profité des offres Air France de dernières minutes pour oser le surclassement. Vous êtes arrivée à l’aéroport, comme tous les gens de votre classe, avec trois heures d’avance car vous ne saviez pas que le surclassement commence au moment où vous passez les portes d’entrée de l’aéroport. Vous êtes donc d’emblée orientée vers la file « premium » où vous déposez après trois minutes d’attente votre bagage tandis que vous apprenez que le passage de la sécurité s’effectuera au poste 1 de l’aéroport et que l’accès au lounge d’Air France se situe au deuxième étage. Une dizaine de minutes plus tard, il est 13h50 et votre vol est à 16h30, vous trouvez refuge au deuxième étage et vous êtes maintenant entourée d’hommes qui semblent effectivement faire des affaires si l’on en croit le niveau sonore de leurs conversations téléphoniques ou le martèlement des touches de leur clavier d’ordinateur. Vous vous empiffrez de mignardises « offertes » par la compagnie, on connaît depuis longtemps votre appétence à foutre votre régime en l’air et vous somnolez déjà confortablement installée dans un canapé profond. Vous êtes de temps en temps sortie de votre langueur lorsque l’un de ces hommes d’affaires hurle au téléphone des nombres astronomiques et raccroche triomphant. Vous regardez autour de vous et constatez d’ailleurs que vous êtes la seule représentante de votre sexe. Vous avez tout à coup envie de lui faire honneur et de sortir votre téléphone pour gueuler dans la langue de Molière à une interlocutrice imaginaire des deals imaginaires mais le confort du canapé vous happe et vous retournez à votre torpeur; c’est que les petits canapés vous ont lestée et vous avez l’énergie d’un mollusque en phase de digestion. Vous en oubliez même d’aller faire un tour au spa Clarins pourtant chaudement recommandé par les hôtesses d’accueil. Vous verrez, chère petite madame, c’est tellement reposant, c’est une cure de jouvence avant votre long voyage. Vous n’en revenez pas de tous ces placements de produits et pendant quelques minutes vous avez l’impression d’être dans un James Bond, mais un regard rapide dans le miroir des toilettes du lounge vous rappelle à votre réalité: trop vieille, trop petite et vraiment trop bas du cul pour faire partie du club. Vous décidez de revenir aux fondamentaux et vous plongez tête la première dans la lecture de Vacarme. Vous choisissez évidemment l’édito sur les fractures de la gauche d’un air inspiré comme si vous souhaitiez revendiquer votre appartenance à une certaine classe, mais vous comprenez le ridicule de votre posture et vous êtes submergée par votre mauvaise conscience de soi-disant citoyenne de gauche. Alors que vous êtes taraudée par la culpabilité, une hôtesse du lounge vous annonce que votre vol a commencé l’embarquement. Vous laissez derrière vous votre sentiment de culpabilité tandis que vous quittez le royaume au sol des mignardises, du Wall Street Journal, des soins Clarins et du Champagne Veuve Cliquot et que vous entrez dans un monde  identique au précédent mais en altitude et dans une cabine pressurisée. Vous goûtez à tout, vous mangez tout: petits fours salés, entrée, plat, salade, fromage, ronde des pains, desserts. Vous ressemblez à un citoyen romain festoyant, allongé et qui s’assoupirait après le repas terminé, épuisé par tant d’excès. Bercée par le ronron des moteurs, le silence de votre voisine, l’esprit embrumé par les coupes de Champagne, vous poussez un soupir de satisfaction: c’est la première fois que vous voyagez sans penser à vos sous-vêtements porte-bonheur. Vous venez de faire l’expérience de la sociologie de classe et vous comprenez atterrée que l’argent est une force agissante qui maintient l’angoisse à distance. Ce moment de honte intime disparaît vite remplacée par la joie indicible de savoir que les hommes du président, en voyage officiel, quittent Air Force One les jambes lourdes, les pieds gonflés, leur cravate maculée de taches de gras, faute de pouvoir manger assis, le blanc de l’oeil rouge parce qu’ils ont passé les vingt dernières heures vissés sur leurs écrans dans l’espoir de pouvoir répondre aux injonctions d’un président qui leur impose une veille permanente, qui leur refuse le droit au repos, qui les empêche de travailler à la préparation des G7, G20, ou autres réunions des puissants avant d’avoir répondu à toutes les attaques de ces salauds de journalistes qui lui en veulent tant. Et c’est le sourire aux lèvres, que pour la première fois en quarante cinq ans, allongée confortablement dans votre siège 6J, vous vous endormez avec l’image de ces hommes du président qui embarquent leur tapis de yoga dans l’espoir de s’allonger quelques minutes dans la salle de conférence d’Air Force One et de reposer leurs yeux quelques minutes avant de parler affaires. 

Aujourd’hui, lundi 20 mai 2019, je me réjouis avec un certain plaisir inavouable à l’idée que ces officiels, ces hommes du président, viennent d’éprouver la notion de classe, je me réjouis qu’ils subissent les lubies d’un histrion amoral, d’un pervers narcissique, et je pense à tous les travailleurs d’ici et d’ailleurs, qui un jour ou tous les jours font les frais du capitalisme sauvage et supportent en silence et dans la douleur parfois leur supérieur.e hiérarchique. 

Jour. Nuit. 

Rosemary’s baby in Trumplandia

20 avril # 28

« Les parents qui attendent de la reconnaissance de leurs enfants (il y en a même qui l’exigent) sont comme ces usuriers qui risquent volontiers le capital pour toucher les intérêts. » Journal, Franz Kafka.

Nuit. Jour.

C’était il y a longtemps mais le souvenir reste cependant précis comme vissé dans la chair, le corps à jamais marqué par ce passage. Quand on croise aujourd’hui ceux et celles qui traversent cette aventure, on les reconnait instantanément: l’oeil est vitreux souligné par des cernes qui creusent leur visage. Il semble que le dernier brushing ou soin capillaire remonte à 2003. Les vêtements sont choisis dans la hâte et les superpositions hasardeuses, un tee-shirt à la couleur indéfinissable dépasse en dessous de ce qu’il y a encore peu faisait partie de la panoplie de randonnée mais qui depuis peu est devenu la norme. Des vêtements informes cachent pour ne pas révéler ce nouveau corps, un sac les accompagne partout et des objets en plastique en sortent comme s’ils étaient victimes de la même négligence que le tee-shirt de randonnée. Du linge de petite taille, des pommades, des serviettes-éponges, dont il faudrait mieux ignorer l’utilisation, y sont entassés; leurs propriétaires sont devenus mono-maniaques et leurs pensées réduites à une seule idée:
Bébé a fait une nuit de cinq heures
Bébé s’est réveillé trois fois la nuit dernière
Bébé ne régurgite plus
Bébé a tout régurgité et il faut changer la serviette-éponge bleu layette du sac de bébé
Bébé aime la purée pois cassés-patates douces
Bébé a recraché toute la purée pois cassés-patates douces
Bébé en a fini avec l’angoisse d’abandon
Bébé a pleuré non-stop hier soir au coucher
Bébé aura les yeux bleus
Bébé a finalement les yeux marron foncé
Bébé aime aller au parc et regarder les grands jouer
Bébé a hurlé et jeté ses jouets en plastique à la tête des grands
Bébé a dit « maman » en premier
Bébé a dit « papa » en premier
Bébé a fait un gros câlin à sa maman
Bébé a craché sur Maman
Bébé fait le bonheur de ses parents
Bébé rend ses parents fous.
Bébé est devenu le centre de l’attention de Papa et Maman. Malgré une fatigue qui ne les quitte plus depuis le jour de la naissance de Bébé, Papa et Maman souffrent d’un syndrome parental connu, répertorié et observé depuis la genèse de l’humanité: le lien. Bébé pourrait être le bébé le plus vilain de la création, un attachement inconditionnel les unit à ce rejeton. Qu’il jette, qu’il crache, qu’il vilipende, qu’il salisse, qu’il avilisse, qu’il casse, qu’il hurle, qu’il vitupère, qu’il mente, qu’il manipule, qu’il invente, qu’il affabule, qu’il régurgite, Maman et Papa sont là. Bien que prêts parfois à se débarrasser de Bébé, ils ne franchissent pas le terrible pas de l’infanticide qui les aurait fait passer du grotesque au tragique. Ils sont englués dans les méandres de la parentalité et continuent, quelle que soit la peine, à se débattre avec ce laideron dont ils sont les géniteurs malheureux et qu’ils essayent en vain de contenir. Et même si ce Bébé là déborde, dégouline, inonde et contamine le monde de sa laideur depuis qu’il est né, même s’il dégrade la fonction qui lui a été assignée, qu’il outrepasse la fonction qui lui a été assignée, qu’il déshonore la fonction qui lui a été assignée; ses parents infortunés, républicains de ce pays, composent avec ce monstre, attendent, espèrent même peut-être que des jours meilleurs sont à venir.

Aujourd’hui samedi 20 avril, je voudrais rendre hommage à la puissance du déni qui sauve tous ceux et celles qui tentent de faire oublier que l’être qu’ils ont mis au monde est l’enfant de Rosemary.

Jour. Nuit.

Bienvenue dans l’âge ingrat à Trumplandia

20 mars 2019 #27
à Monsieur Berton , mon professeur de français au collège
à Madame Grandval, ma professeure de français au lycée
à mes parents,
à mon frère, complice de pince à cornichons.

Nuit. Jour.

-Mais si vous verrez, chère petite madame, je vous assure un jour, un jour votre fille, ce sera pas mal du tout. Il faut attendre, voilà tout. Pour le moment, sa pensée, disons, est très confuse, mais croyez-en mon expérience, vous serez surpris, elle sera capable. En attendant, elle est évidemment très distraite et très bavarde aussi. Bien sûr ses résultats scolaires ne sont pas à la hauteur de vos espérances, je comprends, mais prenez votre mal en patience, chère petite madame, votre fille, ça viendra, oui, mais pas tout de suite.
-Pas tout de suite, soit, mais la grammaire, monsieur? Tout de même, il me semble qu’elle n’y entend rien.
-Mais enfin, la grammaire, chère petite madame, est-ce vraiment nécessaire? Voulez-vous en faire une linguiste? Non? Nous sommes d’accord, elle ne sera pas linguiste, alors la grammaire, ma foi!
-Votre foi, votre foi, cher monsieur, peut-être, mais en attendant, les dictées, c’est épouvantable. Un jour quinze, un jour zéro. On n’y comprend rien. Comment cette enfant peut-elle avoir des résultats aussi incohérents?
-Chère petite madame, l’adolescence ne s’inscrit dans aucune logique temporelle et l’acquisition des connaissances est un grand mystère. Ceux qui vous vendent des recettes pour maîtriser notre foutue langue française sont des charlatans.

Nous voilà bien avancés. Nous avons là une adolescente pré-pubère, voire pubère, avec le cheveu gras à la racine mais sec aux pointes, le teint rose teinté d’un vilain petit acné, et une masse graisseuse collée sous les fesses, qui s’est installée, semble-t-il, pour un moment. Surtout, nous avons une adolescente dont les résultats désespèrent un peu ses parents. L’adolescente, elle, se désespère parce qu’en 1986 WHAM vient d’annoncer la séparation du groupe et elle s’inquiète pour Andy et George. Elle se désespère parce qu’elle déteste ce pantalon rouge qui lui moule les fesses qu’elle déteste aussi. Elle se désespère parce qu’il faut qu’elle passe à table et interrompe la conversation qu’elle avait commencée il y a deux heures avec sa copine au téléphone. Elle se désespère enfin parce que la réunion parents-profs est une épreuve annuelle qui en annonce une autre, l’épreuve trimestrielle du bulletin scolaire. Alors elle voudrait pouvoir les faire disparaitre afin qu’elle puisse se concentrer exclusivement à la lecture en cachette de Podium magazine et à la longueur de son tee-shirt qui pourrait peut-être faire oublier l’amas de cellulite que l’entrée dans l’adolescence vient de lui offrir. Comme toutes les adolescentes, elle ne manque pas d’imagination. Et si elle pouvait au moins retarder la venue de ces bulletins scolaires pour pouvoir profiter encore un peu d’une quiétude illusoire qui se volatilisera à l’arrivée de la sentence trimestrielle. Alors qu’elle mange un troisième Balisto jaune qu’elle vient de regretter immédiatement pour des raisons évidentes, son regard tombe sur la pince à cornichons. L’instrument de sa libération est devant elle, rangé dans un pot rouge en grès, en attente d’être détourné de ses fonctions premières. Elle reboutonne son pantalon rouge qui la boudine encore plus après le passage des trois Balisto jaunes et prépare son plan d’attaque.

1. Caler la pince à cornichons dans la poche arrière du pantalon et la recouvrir du tee-shirt long choisi pour les raisons que nous connaissons.
2. Se poster dans le hall d’entrée d’un air de ne pas y toucher.
3. Attendre le moment propice pour faire usage de la pince à cornichons.
4. Sur la pointe des pieds et par l’effet d’une légère contorsion du buste, introduire la pince à cornichons de manière latérale en faisant bien attention à ce que l’on puisse actionner son mécanisme de bas en haut, retenir son souffle et relâcher le tout quand l’un des habitants du 12 vient d’entrer dans le hall.
5. Reprendre son air de ne pas y toucher, dissimuler habilement la pince à cornichons dans la manche du tee-shirt en la faisant remonter discrètement le long du bras et attendre que cet importun prenne l’ascenseur pour recommencer l’étape 4 avortée.
6. Reprendre l’entreprise sur la pointe des pieds le buste collé à la paroi, introduire à nouveau la pince à cornichons et tenter sans le faire glisser de récupérer dans la boîte aux lettres, dont elle n’a pas la clé, le bulletin scolaire du premier trimestre.
7. Monter dans l’ascenseur et replacer dans le pot rouge en grès la pince à cornichons et ouvrir, sans la déchirer, l’enveloppe qui détient la sentence. Lire d’un air consterné les commentaires cinglants d’une dizaine d’enseignants qui tous s’accordent à dire que décidément ce n’est vraiment pas brillant et que capable, peut-être, mais à démontrer.

Et c’est consternée qu’aujourd’hui mercredi 20 mars 2019, âgée de 45 ans, toujours affublée de l’amas graisseux et celluliteux accumulé depuis l’âge ingrat, elle ne sait si elle a réussi à démontrer quoique ce soit, mais elle se rend compte, non sans une certaine aversion, qu’elle n’est pas vierge de toute ressemblance avec l’homme à la tête d’orange car lui aussi a usé dans le passé de pince à cornichons pour les raisons que nous connaissons.1

Jour. Nuit.

1. A ce jour, les bulletins scolaires de Donald Trump ne sont pas consultables en raison des probables mauvais résultats du 45ème président des Etats-Unis.

C’est arrivé près de chez vous à Trumplandia

20 février 2019 #26

« Mais moi les dingues, j’les soigne, j’m’en vais lui faire une ordonnance, et une sévère, j’vais lui montrer qui c’est Raoul. Aux quatre coins d’Paris qu’on va l’retrouver, éparpillé par petits bouts façon puzzle… Moi quand on m’en fait trop j’correctionne plus, j’dynamite… j’disperse… et j’ventile…» Les tontons flingueurs, Michel Audiard. 

Nuit. Jour. 

L’autre jour, j’ai failli buter une nana de chez Delta Airlines parce que j’ai été débitée trois fois du montant de mon siège et que la nana m’affirmait après vingt minutes d’attente sur messagerie avec musique d’ascenseur et trente minutes de discussion que non pas du tout j’ai sans doute mal lu mon relevé de compte et j’ai dû confondre les chiffres parce que ce n’est pas possible cela n’arrive jamais des trucs comme ça sur Delta. Mais j’ai pas. 

Aujourd’hui j’ai été sur le point de dézinguer un mec pendant que je faisais mon jogging hebdomadaire parce que le mec après plusieurs requêtes n’avait toujours pas bougé du sentier et que son putain de chien m’a sauté dessus avec ses pattes dégueulasses et que j’ai été obligée par conséquent de faire un pas de côté à toute vitesse sur un talus boueux pour les dépasser dans l’espoir que le chien ne viendrait pas en plus trottiner à ma suite en me reniflant l’arrière-train. Mais j’ai pas. 

La semaine dernière j’aurais pu trucider une nana qui, sur la plage devant le spectacle des vagues du Pacifique qui viennent terminer leur course sur les rivages de Waimanalo, écoutait de la musique de bimbo à tue-tête, en se dandinant langoureusement dans un mini bikini et en secouant son chignon comme une pelote de laine ébène. Mais j’ai pas. 

Un jour c’est sûr, j’ai été à deux doigts de démembrer un élève qui, au moment d’entrer en scène, a cassé l’accessoire de son partenaire, déchiré son costume après avoir foutu un bordel innommable en coulisse alors qu’on avait dit à cette cohorte de sauvageons qu’on ne jouait pas avec les accessoires des autres. Mais j’ai pas. 

Tous les jours, j’ai des pulsions de meurtre quand je rentre chez moi après une dure journée de labeur et que la température intérieure est de 17 degrés Celsius, été comme hiver, parce que mon conjoint a un métabolisme de boeuf et que, en plus, il paraît que le froid ça conserve et que ce n’est pas compliqué de foutre un pull et des chaussettes en laine, été comme hiver. Mais j’ai pas. 

Bien sûr, je ne nie pas le grand bonheur d’être mère et cette douce entrée dans la vie de la répétition du même qui, au moment de l’adolescence, prend tout son élan et met à l’épreuve votre sens olfactif, votre capacité à tolérer ce que jamais vous n’aviez envisagé de tolérer. Ce grand bonheur s’accompagne aussi d’un sourd désir d’infanticide le jour où pour la deux-cent cinquantième fois de l’année je ramasse un caleçon sale à l’envers au milieu d’une pile de livres et de chaussettes célibataires tandis que l’adolescent bien-aimé regarde pour la deux-cent cinquantième fois la même vidéo sur un écran de la taille d’une chaussette. Mais j’ai pas.

Combien de fois également ai-je rêvé secrètement de bousiller ceux qui m’ont demandé d’où je venais et quelle était l’origine de mon merveilleux accent? Laissez-moi deviner, chère petite madame, votre charmant accent, c’est joli vraiment, allemand peut-être ou hollandais? Putain allemand, quand même!? Mais j’ai pas. 

Sans compter le nombre de jours où, coincée dans les embouteillages, j’aurais voulu étriller celui ou celle qui se croyant plus malin que les autres coupe la file de voitures et vient se rabattre juste devant moi en ayant l’insolence de me remercier dans le rétro par un signe de  la main discret mais réel avec un clin d’oeil en accompagnement comme si nous étions d’accord avec ces pratiques de malotru. Mais j’ai pas. 

Je ne parle évidemment pas de l’indicible aspiration de tous à voir disparaître le voisin bruyant, le voisin envahissant, celui ou celle par exemple qui chaque soir dépose comme un trophée sur le palier ses déchets quotidiens, ou le voisin de vacances qui s’ingénie consciencieusement à vous gâcher votre séjour sous prétexte que parce que. Mais on n’a pas. En tout cas j’ai pas.

Et je passe sous silence tous les autres meurtres non perpétrés que mon éducation bourgeoise m’empêche de mentionner et que mon aspiration à la citoyenneté me défend. Aujourd’hui mercredi 20 février, en Trumplandie je pourrais moi aussi demander le prix Nobel de la Paix à mes voisins japonais pour avoir maintenu la paix près de chez moi.  

Jour. Nuit. 

A perfect storm in Trumplandia

20 janvier 2019 #25

« Moi, fonctionnaire de la vie, je touche mon salaire et de jour et de nuit; l’heure me paie, les années me ruinent et déjà me remercient. » Fatras, Jacques Prévert.

Nuit. Jour. 

Mesdames et Messieurs, bienvenue sur le vol AA 20-19 au départ de Seattle à destination de Washington DC.

Je déteste l’avion, je déteste l’avion, je déteste l’avion. Heureusement que j’ai pensé à mettre mes sous-vêtements porte-bonheur. 

Nous vous informons qu’en raison du vortex polaire…

Un vortex polaire? Je déteste l’avion, je déteste les changements climatiques, je déteste voyager.

… le vol sera détourné de sa trajectoire habituelle; par conséquent la durée du vol n’est pas encore déterminée. Nous vous informerons, dès que possible, de notre heure d’arrivée.

 J’ai besoin de contact humain. Allez je réveille le mec qui ronfle à côté de moi par une légère pression sur le bras, j’occupe l’espace temps d’un air naturel et au détour de notre échange, je lui pose la question. Non, je lui pose la question sans échange. 

« -Dites Monsieur, vous vous y connaissez en vortex polaire?

– En quoi? »

Ce type a l’air d’un abruti profond. Qu’est-ce qui m’a pris de le réveiller? Les yeux fermés, il avait l’air moins con. Allez rendormez-vous, vous êtes parfaitement inutile. 

Les consignes de sécurité vont à présent vous être présentées, veuillez nous accorder quelques instants. Les issues de secours signalées par un panneau exit sont situées à l’avant, au centre et à l’arrière de l’appareil. Un marquage lumineux au sol vous indiquera le cheminement vers ces issues. Les ceintures s’attachent et se détachent de cette façon. En cas de dépressurisation de la cabine des masques à oxygène tomberont automatiquement devant vous. Tirez sur un masque pour libérer l’oxygène…

Ignore, ignore les consignes, tout va bien se passer, vortex polaire ou pas. Regarde les images du magazine de la compagnie et tourne les pages jusqu’au décollage. Oublie que tu as l’impression que ton coeur va exploser, que ta pression artérielle est à son maximum, que tes pieds ont déjà doublé de volume.  Fais comme ta voisine de droite qui semble absorbée par un Sudoku niveau 4. Et si tu mettais en pratique tes compétences nouvellement acquises de « small talk », pour une fois que cela peut vraiment t’être utile. Allez lance-toi. Ça ne peut pas te faire de mal.

«  – Mais le Sudoku finalement c’est un peu des mathématiques?

– Mais absolument chère madame, savez-vous que la complexité algorithmique du Sudoku a fait l’objet d’un ouvrage très sérieux et que…

– Et sinon le vortex polaire cela ne vous empêche pas de faire vos Sudokus?

-Chère petite madame, sachez que le vortex polaire n’est autre qu’un tourbillon polaire qui s’est abattu sur le continent nord-américain et qui va donc refroidir le Midwest et la côte Est. Aucune raison de s’alarmer, si ce n’est que l’épidémie de grippe sera peut-être plus violente. D’une certaine manière, vous risquez plus de… »

Je suis tombée sur un être doué de raison. Elle va me faire le couplet de la sécurité routière versus la sécurité aérienne. En même temps, il fallait s’y attendre, une nana qui fait tranquillement un Sudoku niveau 4 alors qu’on s’apprête à…

« -Si nous voulons être parfaitement honnêtes, chère petite madame, le vortex polaire va sans doute générer de fortes turbulences pendant le vol et au pire, une légère sortie de piste à l’atterrissage. Attachez votre ceinture, voilà tout, … »

Je déteste ma voisine. Je déteste ma voisine. Je déteste ma voisine. Qu’est-ce qui m’a pris de lui adresser la parole? Je suis au bord de la crise de tachycardie. Je suis certaine que mon rythme cardiaque a atteint les 220 battements par minute. 

« – Non franchement, chère petite madame, en ce moment ce n’est pas du vortex polaire qu’il faut s’inquiéter… »

 J’ai réussi à m’assoir à côté d’une grande perverse qui prend un malin plaisir à me voir souffrir. 

« – Chère petite madame, le sujet d’inquiétude à mon avis dans notre situation, encore une fois, c’est plutôt le shutdown. »

 Le shutdown? Coincée entre le ronfleur, le vortex polaire et l’experte en Sudoku, perverse, pro-Trump, je rends les armes. 

« – Car voyez-vous, chère petite madame, le vortex polaire, certes, nous cause quelques petits désagréments, mais le shutdown c’est une autre affaire. Le shutdown, si on y réfléchit bien, ce sont des aiguilleurs du ciel en moins, c’est du personnel de sécurité en moins aux contrôles. Car voyez-vous, chère petite madame, ces employés fédéraux, essentiels à la nation ( et qui dirait le contraire, n’est-ce-pas?), doivent travailler sans être payés. Quand vous avez un crédit immobilier, deux adolescents à la maison et des frais fixes, vous ne pouvez pas vous permettre de travailler sans être payés, donc vous prenez des jours de congé ou des jours maladies pour aller travailler, non plus pour le gouvernement et la sécurité de ses concitoyens, mais pour nourrir votre petite famille, pour régler vos factures, pour rembourser votre crédit à la consommation, pour continuer à consommer et ainsi faire tourner l’économie américaine.  Alors voyez-vous chère petite madame, la grande inquiétude, ce n’est pas le vortex polaire qui s’abat sur l’Amérique mais bien l’avenir de la démocratie, de notre démocratie, une démocratie qui prive ses plus fidèles serviteurs de leur dignité, celle d’être au service de la nation; une nation qui permet que la volonté d’un homme outrepasse les besoins les plus élémentaires de ses concitoyens. Alors chère petite madame, profitez non pas de ce vortex polaire mais de ce vortex temporel qui, le temps d’un vol, nous permet d’oublier un peu ces viles réalités terrestres. Laissez-vous secouer par les turbulences à venir. Seat back, relax and enjoy your flight, chère petite madame. »

… et dire que j’ai mis mes sous-vêtements porte-bonheur. 

Mesdames, messieurs, aujourd’hui, dimanche 20 janvier, vingt-neuvième jour du shutdown, nous avons atteint notre altitude de croisière, le temps de vol est de 730 jours, le personnel du vol AA 20-19 vous souhaite un excellent vol.

Jour. Nuit.