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Quand y’en a plus y’en a encore à Trumplandia

20 février, 20 mars, #38 et/ou #39, 2020. On ne sait plus. 

« Tout dans la vie est une affaire de choix, finalement, ça commence par la tétine ou le téton, ça se termine par le chêne ou le sapin. D’ici à là, de sa naissance à sa mort, l’homme est confronté à des choix» Pierre Desproges. 

Nuit. Jour. 

Depuis quelques temps  j’ai pris l’habitude de lire discrètement la carte des restaurants sur leur site Internet avant d’y dîner. C’était évidemment du temps où on allait encore au restaurant. Cette petit manie m’est venue après des années de gêne quand le serveur ou la serveuse, arrivant d’un pas allant à notre table, demande visiblement pressé.e d’en finir: « Vous avez fait votre choix messieurs dames?». L’injonction à choisir en temps limité engendre chez moi encore plus d’indécision. C’est donc d’un air embarrassé que je réponds le regard vissé au menu qu’il me faut encore quelques minutes et que je le/la vois repartir d’un air agacé. J’ai toujours eu beaucoup de difficultés à faire des choix et les cartes de restaurant représentent une source de bonheur anticipé et d’angoisse mêlés: l’angoisse d’anticiper avec justesse mes désirs. Rillettes ou coquilles Saint-Jacques, vin blanc ou vin rouge, charlotte aux fraises ou triple crème, tapas ou salade composée? L’infinie combinaison des possibilités me plonge dans un état d’hébétude avancée. La solution à cette incertitude chronique m’est enfin apparue un jour où je savais que le supplice du menu serait cruel parce que composé de vingt-cinq pages de plats numérotés de 1 à 384 : 

«  – Tu prends le 294 ou le 53? 

– J’hésite encore. Un temps.  Peut-être plutôt le 126 et le 14. 

– Le 14, mais c’est une boisson! 

– Ah bon tu crois? Ah oui, tiens, c’est vrai. Un temps. Alors le 126. 

– Le 126, c’est super épicé. Y’a trois petites étoiles. 

– Merde! Un long temps. Bon le 310 alors. 

– Le 310 tu te souviens c’est pas avec du riz blanc c’est servi avec du riz gluant. 

– Ah putain, le riz gluant je peux pas, c’est pas que j’aime pas, mais j’aime pas le nom, je peux pas bouffer un truc qui s’appelle « gluant ».  

– Je suggère qu’on arrête tout simplement de bouffer chinois si tu n’aimes pas la terminologie culinaire et la bouffe épicée.  

– Mais darling voyons, c’est un peu radical comme solution.  C’est pas si simple. 

– Je prends le 294. C’est très simple.

Un temps resserré et dépitée. OK le 53 pour moi, même si franchement je suis pas fan de la coriandre fraîche. » 

Cette scène, raccourcie pour les besoins de la narration, est un marqueur relationnel, comme la température de la chambre ou l’heure du dîner pour d’autres. Il faut parfois passer outre ou y travailler. Je suis plutôt de celle qui y travaille des heures durant, pèse le pour et le contre à coups d’insomnies pour solutionner l’affaire et débrouiller la combinaison parfaite de saveurs : steak tartare ou tournedos Rossini? Fromage de chèvre ou brucciu ? Gratin dauphinois ou pommes dauphines? Depuis le 20 mars 2020 plus besoin de secrètement pré-analyser la carte des restaurants puisqu’il n y a plus de restaurants ouverts et que les quelques malheureux qui tentent de réveiller nos papilles le font numériquement et qu’il faut précisément consulter leur menu en ligne. Bien sûr la pandémie a d’abord réjoui l’indécise que je suis et la lectrice de menus à la sauvette, mais c’était sans compter que cet immense soulagement initial serait suivi d’un défi sans précédent qui explique le retard pris dans la livraison mensuelle des chroniques en Trumplandie. 

«  – Tu fais le lien restaurant chinois/virus étranger? 

– J’hésite encore. Un peu trop cousu du fil blanc. Un temps. Peut-être plutôt le 27 février avec le miracle du virus qui disparaît naturellement. Je fais du Peguy-Scorsese avec des vierges Marie partout.    

– Alors tu peux coupler le 27 février et le 25 mars avec  les églises pleine de monde à Pâques comme ça tu redoubles l’effet. 

Un temps. En même temps le 6 mars quand il refuse de faire le décompte des malades sur le bateau de croisière pour ne pas faire augmenter les chiffres, c’est pas mal non plus, genre la croisière s’amuse pas. 

Amusé. Tu pourrais aussi faire une chronique uniquement sur ses sessions de golf en temps de pandémie les 18, 19 janvier, 1er et 15 février, 7 et 8 mars avec une belle description de la pelouse verte, de sa casquette rouge MAGA et tu intercales le nombre de personnes contaminées. Contraste garanti. 

–  Ouais, je joue sur le décalage. Possible. Ou alors je me concentre sur le 19 mars et le refus de rassurer les américains et le soi-disant sensationnalisme du journaliste, j’exploite la relation presse-politique comme dans les années 70. 

–  Mouais. déjà vu. Tu pourrais tenter plutôt la carte mensonge en direct au peuple américain avec le combo conférence de presse du 19 sur la chloroquine et conférence de presse du 15 sur le site web crée par Google pour résoudre la pandémie. Tu travailles l’effet d’accumulation, l’enlisement d’une administration dans un mensonge d’état. 

De plus en plus agitée.  Ou ses commentaires sur son audimat pendant que New York agonise, ou le geste de Docteur Fauci qui ne peut cacher son embarras, ou le vaccin annoncé pour très vite le…Ah putain, je ne sais plus. 

S’impatientant. Tu fais du Hugo, de la lumière à l’obscurité, tu travailles les oppositions.  Tu files la métaphore du naufrage d’une nation, tu joues sur les parallélismes crise sanitaire crise économique. Très simple: tu exploites l’opposition entre le 22 janvier et son unique cas de coronavirus et l’annonce faite du long tunnel à venir et les quelques 100000 à 240000 morts à venir le 31 mars. Tu dilues et accélères le temps, tu mêles les temporalités et tu y ajoutes des statistiques, des courbes exponentielles. Le tour est joué. C’est rapide, efficace, percutant. 

Un temps resserré et encore plus dépitée qu’après le supplice du restaurant chinois. Rapide, efficace, percutant. Je m’en fous moi, j’ai pas envie de jouer des tours. J’ai pas envie de rire. Je prends rien tiens, je ne veux pas choisir, je bouffe pas, je veux dire : j’écris pas. » 

Jour. Nuit.

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How I learned to stop worrying and love the bomb in Trumplandia

20 janvier 2020 #37
« Votre politique est pire qu’un simple crime; c’est une tragique bévue ! » Le Dictateur, Charlie Chaplin

Nuit. Jour.

Le 9 novembre, le monde se réveilla donc au son des « huga, huga, huga » qui venaient de l’appartement présidentiel. Nuggie, Nuggie, Nuggie s’était endormi dans sa chemise tachée sur la table dorée. M. avait eu l’énergie, quant à elle, de sortir son déshabillé des plus beaux soirs. Elle était allongée, immobile, dans le lit conjugal et respirait si discrètement qu’un observateur étranger aurait pu la croire morte. Elle sortit de sa torpeur matinale lorsqu’elle entendit Nuggie, Nuggie, Nuggie hurler depuis la table dorée où il avait échoué. Il semblait pris d’une nouvelle fureur et s’était mis à parler tout d’abord dans son sommeil, puis réveillé par sa propre voix avait commencé à déclamer un texte parfaitement incompréhensible. Il avait des allures de comédien des temps anciens avec des trémolos dans la voix. Il paraissait habité par une vision et s’adressait à une foule imaginaire dont il calmait la frénésie en levant les bras au ciel en forme de V.
M. , effrayée, s’approcha sans bruit du salon.
« Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. »
Elle se mit à pleurer silencieusement en entendant ces « mots ». Elle ne pouvait se faire à l’idée que ce pays qui l’avait accueillie, elle, la brunette de l’Est, avait élu un président, fût-il son mari, qui avait perdu la raison. Et tandis qu’elle sanglotait recroquevillée dans un coin dans son déshabillé du soir, Nuggie, Nuggie, Nuggie continuait à haranguer la foule imaginaire.
« Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. I will do a terrific job. We will win again and again with many many people. Believe me. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. I mean, we defend everybody. We defend everybody. No matter who it is, we defend everybody. We’re defending the world. And believe me, the world needs me, the world will be a better place because I have many, many friends and China does not have a clue that I am going to hit a home run. If they hit me harder, let tell you, they will see something they never seen before, ever. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. This is going to be amazing, trully unbelievable, because we are truly the best and they, the others are just very very pathetic. This is massive, it will be so powerful that this will be a major major win. People know it’s going to happen. Because China and the others they are just morons. And the rest, just plain losers. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. GA. Ga, ga, ga, gagagaga.»
M. se redressa. Nuggie, Nuggie, Nuggie s’était arrêté de « parler » et s’était de nouveau effondré sur la table dorée du salon. Paniquée, M. se précipita à son chevet et le trouva profondément endormi. Dans son délire, il s’était affalé sur la table avec les bras toujours en V, la joue écrasée et la bouche distordue par un rictus effrayant. Elle trouva également sur la table des notes écrites en lettres majuscules au Stabilo noir. Elle lut en silence ses notes griffonnées à la hâte et dont le sens lui échappa, seul l’historien des temps à venir aurait pu déchiffrer les gribouillages de cette âme altérée par l’ivresse du pouvoir. M., qui avait conscience de la gravité du moment, les saisit et les jeta dans la fausse cheminée du salon doré. Geste fatal. Qui sait? Le monde aurait pu peut-être se préparer aux multiples mensonges, à la paupérisation des classes populaires et moyennes, à l’enrichissement des 1% les plus riches, aux différents renvois et démissions des agents des services fédéraux, à l’annonce du retrait de la COP 21, à l’autorisation de la vente de défenses d’éléphant, au maintien de la pression de la NRA, aux accusations de harcèlement, au déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem, aux camps d’immigrants à la frontière du Mexique, aux guerres commerciales, à la nomination de Brett Kavanaugh à la cour suprême de justice, à la démission de James Mattis, au blocage du gouvernement américain à deux reprises, aux massacre des kurdes, aux coups de téléphone sulfureux avec l’Ukraine, aux arrangements financiers et politiques avec Poutine, à sa mise en accusation par le congrès américain, à l’assassinat de Quassem Souleimani, ETC. ETC. ETC.
En attendant, il reste moins d’une année pour se préparer. Joyeux anniversaire?

Jour. Nuit.

Lire l’article de The Atlantic sur le parler de Trump: https://www.theatlantic.com/magazine/archive/2018/03/how-to-talk-trump/550934/

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La planète des singes à Trumplandia

20 décembre 2019 # 36

« Le plus grand péril se trouve au moment de la victoire. » Napoléon Bonaparte.

Nuit. Jour.
Alors qu’une certaine Amérique pleurait la fin du rêve américain, dans l’appartement new-yorkais du vieux Nuggie Nuggie Nuggie l’humeur n’était pas à la fête. Le champagne ne coulait pas. Le coca non plus. Nuggie Nuggie Nuggie était hagard, tout comme sa moitié. Un observateur étranger aurait pu penser que le ciel venait de leur tomber sur la tête. Ils semblaient tout deux avoir vu le fantôme de la nourrice autrichienne qui leur aurait susurré à l’oreille des menaces en allemand. Nuggie Nuggie Nuggie, vacillant, se jeta sur son hamburger préféré mais n’arriva pas à en avaler une miette. Il avait la bouche desséchée comme le poivrot qui se réveille un lendemain de beuverie, sauf que dans le cas de Nuggie Nuggie Nuggie, les raisons de cette déshydratation étaient principalement dues au fait qu’il avait oublié de s’hydrater et de s’alimenter depuis vingt-quatre heures. Il faut dire que, l’âge aidant, il avait des absences qui inquiétaient bien évidemment son entourage. Sortant subitement de son hébétude de vieillard, il se rappela qu’il était à jeun. Il versa sur son hamburger préféré une rasade de sauce ketchup pour humidifier le tout et il attrapa, avec le même désespoir qu’un soldat américain dans le désert libyen, la cruche posée sur la table dorée. Il but deux litres d’eau sans s’arrêter et aspergea aussi le col de sa chemise qui passa du blanc à l’orange puis il ingurgita en trois bouchées le hamburger froid. La maîtresse de maison, quant à elle, était dans un piteux état. Habituée aux longues diètes quand elle était encore la reine des podiums, elle n’avait pas réellement mangé depuis un mois. Elle était naturellement ravie d’avoir ainsi maintenu artificiellement sa taille de guêpe mais elle en était arrivée à un tel point de sous-alimentation qu’elle se réveillait la nuit avec des sueurs froides persuadée que ses aïeux étaient toujours vivants et l’avaient rebaptisée M. la maudite. Elle se dressait dans son lit comme un « i » et murmurait en un souffle « Je ne suis pas maudite, je suis le rêve américain. » en essayant d’effacer avec la main gauche le « M » imaginaire dessiné dans le dos avec le sang des migrants.
Les deux se regardaient désemparés. Qu’allaient-ils donc bien faire? M. la maudite ne pensait qu’à tous les futurs dîners où il lui faudrait enfreindre les règles strictes qu’elle s’était imposées pour rentrer dans son petit 36 et elle versa une larme qu’elle s’efforça d’essuyer immédiatement à l’idée qu’au bout de quatre ans il lui faudrait sans doute passer au 38. Nuggie Nuggie Nuggie, lui, ne pensait pas. Son cerveau était paralysé par l’ampleur des taches. Non pas celles qui l’attendaient mais celles qui entouraient ses yeux, ces deux grosses taches blanches. Il avait eu la faiblesse d’écouter sa fille qui lui avait recommandé de protéger ses yeux des cabines d’auto-bronzant et il ressemblait ainsi à un panda albinos. Il saisit alors la cruche vide et la remplit à nouveau, en versa tout le contenu sur son visage et, dans une espèce de frénésie, tenta d’unifier son teint avec sa chemise blanche sortie de son pantalon. Il réussit à unifier l’ensemble, non pas son teint, mais sa chemise et son teint, les deux maintenant bicolores avec des motifs fin de soirée. M. la maudite pleurait cette fois-ci pour de bon et le dévisageait atterrée. Tout-à-coup, il se mit à éructer des mots que personne ne comprit. Sa fille qui jusqu’ici était restée silencieuse, s’approcha de lui, lui prit les deux mains et le regarda droit dans les yeux. « your’re going to make America great again ». Soudain les convives, car ces deux-là n’étaient bien entendu pas seuls dans leur appartement new-yorkais, lancèrent tous ensemble « MAGA, MAGA, MAGA, Hurray, Hurray, Hurray! ». Puis ils tapèrent des pieds et des mains, tout d’abord dans un rythme timide parce que le spectacle donné par le nouveau couple présidentiel les avaient effrayés enfin entraînés par la ferveur de certains, ils rentrèrent tous dans une sorte de transe et augmentèrent la cadence et le volume sonore. Le sol tremblait et, bien que l’appartement fût situé au dernier étage, on entendait sur le pavé de la cinquième avenue, des « HUGA, HUGA, HUGA » simiesques. Les convives avaient perdu tout sens commun dans cette expérience de transe collective et avaient fondu les deux mots en un. Ils gesticulaient et levaient les bras au ciel en vociférant des « HUGA, HUGA, HUGA ».
Minuit sonna. Les convives partirent en meute les uns après les autres en continuant à hurler et sauter et les deux s’effondrèrent sur le canapé en cuir doré. Ils avaient perdu l’usage de la parole et reposaient comme deux pantins articulés et épuisés.
Le 9 novembre 2016, le monde se réveilla au son des « HUGA, HUGA, HUGA » et une nouvelle ère commença.

A suivre.

Jour. Nuit.

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Anti-hagiographie à Trumplandia

20 novembre 2019 #35 

« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature» Les Confessions, Jean-Jacques Rousseau. 

Nuit. Jour. 

Il était né adipeux, le cheveu rare à la couleur indéterminée. Son visage n’était pas poupin car ses yeux oblongs lui donnaient un air fourbe. Sa peau, luisante et si transparente qu’on aurait pu voir ses veines, inquiétait son entourage, et dès la naissance, on le tartina de crème pour tenter de lui redonner de l’élasticité et de l’épaisseur. Il rejeta, sans que l’on sût pourquoi, le lait maternel et son goût pour les produits industriels commença, paraît-il, au tout début. Ses premiers mots ne furent pas «mommy» ou «daddy» mais «  no, no, no ». Ses parents s’imaginèrent alors que ce triple « no » originel était la marque d’un caractère fort qui le mènerait loin. Puis il jeta et lança beaucoup d’objets de toutes sortes à la tête de ses parents désemparés qui, très vite, comprirent qu’ils n’étaient pas en mesure de discipliner ce petit démon. Ils décidèrent que seule une nourrice autrichienne pourrait le contenir. Les nourrices autrichiennes successives, bien qu’ayant la main lourde, ne résistèrent pas aux assauts du petit Donald. Elles s’appliquèrent pourtant à lui apprendre les rudiments des bonnes manières mais rien n’y faisait: cet enfant était, selon leurs dires, incorrigible. Alors on le laissa agir et on ferma même les yeux quand il s’en prenait à sa soeur et lui envoyait le chou farci à la figure. Cela dura un certain temps, jusqu’à l’école primaire. Les murs de la cuisine furent recouverts de nombreux aliments jusqu’à ce que les nourrices épuisées se résignent à ne préparer que des hamburgers au petit Donald. Il continua d’ailleurs de grandir, à la surprise de tous et, à l’école primaire, le médecin scolaire nota dans son carnet de santé que la longueur de ses jambes comparée à la taille de son buste était tout à fait anormale. Cette asymétrie était d’ailleurs amplifiée par cette habitude qu’il avait prise de porter son pantalon au-dessus du nombril.  Dans la cour de récréation, il vivait un supplice quotidien. Il n’était pourtant pas le dernier lorsqu’il s’agissait d’humilier l’un de ses camarades mais il ne pouvait supporter le surnom dont on l’avait affublé  en raison de la petitesse de ses doigts : « baby chicken nuggets, nuggie, nuggie, nuggie». 

Evidemment ce qui devait arriver arriva. Il avait toujours été revêche, les moqueries de ses camarades le rendirent mesquin et brutal. Il faut dire qu’il n’avait pas les mots pour se défendre et qu’il éructait sans cesse des insultes mono-syllabiques à défaut de vraiment pouvoir faire mieux. Il fut donc renvoyé. Ses parents ne virent qu’une seule solution, l’internat militaire. Il n’y apprit pas grand chose, si ce n’est que le sport et les femmes pouvaient aisément remplacer l’érudition. Son vocabulaire demeura donc très restreint mais il développa l’art de la formule choc, des pléonasmes et des exagérations pour cacher ses lacunes. Ses allures d’aryen bien nourri, son sourire carnassier et son aplomb firent le reste. Son goût pour tout ce qui brille le mena inévitablement vers des études de commerce. On ne sut s’il y excella, mais on dit qu’il aurait pu vendre du lait rance à sa mère (certains y virent un signe freudien incontestable) en lui assurant que ce serait bon pour son teint. A la fin de ses études, comme tout fils à papa, il reprit très vite les rênes de l’entreprise familiale, et tandis qu’il s’employait consciencieusement à détruire ce que son père avait entrepris en menant la firme à la banqueroute (là encore, nombreux furent ceux qui ne purent s’empêcher de faire des liens psychanalytiques), ses montres, costumes et taille de noeuds de cravate grossissaient. Il avait des façons de nouveau riche alors qu’il ne l’était pas. 

Les années 80 lui allèrent à merveille, le verbe haut, les coiffures choucroute, épaulettes cache-misère et top-modèles au bras le conduisirent naturellement à la télévision. Il y régna en petit tyran pendant des années et y anima une émission de télé-réalité dans laquelle il put assouvir tous ses désirs de puissance. C’est que, de temps-en-temps, seul devant son hamburger et son coca-cola, il avait l’impression d’entendre «baby chicken nuggets, nuggie, nuggie, nuggie ». Dans ces moments, il hurlait comme un dément: «  you’re fired, you’re fired, you’re fired » et la domestique autrichienne (ersatz aussi d’un temps perdu) accourait dans la cuisine et lui susurrait à l’oreille «  Ach so, es ist okay, es ist okay, es ist okay». 

Les voix ne disparurent pas mais la domestique autrichienne si. La nouvelle top-modèle accrochée à son bras ne pouvait se faire à l’idée qu’on parlât allemand chez elle. Ce fut le début de la fin. Rien n’arrivait à le rassurer. Il n’était plus en mesure de briller dans les stades et sur les terrains de golf. La sédentarité, les excès, les nuits trop courtes avaient considérablement diminué ses aptitudes physiques, quant à ses aptitudes intellectuelles, elles se réduisaient comme une peau de chagrin. Il ne parlait plus qu’en grimaces, onomatopées et adverbes d’amplification. Il lui fallait prouver à ces petits bâtards de l’école primaire qu’il serait leur chef ultime.  «ach so, ach so, du bist mein kleiner prinz». Il s’imaginait, en prince Machiavel, écrasant comme de vulgaires punaises de ses doigts, de ses «baby chicken nuggets» ses démons de l’enfance. Le timing ne pouvait être meilleur, un autre de la télévision au teint orange (on lui avait sans aucun doute à lui aussi tartiné des couches de crème à la naissance pour que sa couleur à l’âge adulte soit si indéfinissable) et aux cheveux gominés lui avait ouvert la voie. Il s’y avança, comme Moïse sur les eaux, en maître absolu de démocraties à l’agonie et de peuples en décrépitude. Tous hurlaient à sa suite « MAGA, MAGA, MAGA » comme signe de ralliement sans trop savoir de quoi il s’agissait.  Cela dura une longue année. A la surprise générale et dans un moment de stupeur inédite, le monde découvrit le 8 novembre 2016 que le « commander in chief » était « nuggie, nuggie, nuggie » l’homme aux doigts de « baby chicken nuggets ». 

A suivre. 

Jour. Nuit. 

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L’art de la guerre à Trumplandia

20 octobre 2019 #34

« Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d’abord un village voisin ; il était en cendres : c’était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros rendaient les derniers soupirs ; d’autres, à demi brûlées, criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés. » Candide, Voltaire

Nuit. Jour.

Je ne sais rien de la guerre. Je ne vis pas dans un pays en guerre. Je ne sais pas ce que c’est de lutter pour récupérer sa terre, de ne pas avoir de terre. Vous non plus. Ceux qui nous dirigent non plus. Nous ne savons rien de ce que traversent ces femmes, ces hommes, ces enfants, mais nous pouvons être factuels.
Le 9 octobre la Turquie a lancé une offensive contre les forces kurdes à la frontière syrienne après l’annonce le 7 octobre du retrait des forces américaines dans le Nord-Est de la Syrie.
Nous pouvons essayer d’écrire la souffrance de la mère d’Havrin Khalaf découvrant le corps de sa fille inerte à jamais, criblé de balles qui ont traversé son abdomen, la bouche pleine de sang et de terre, les cheveux arrachés, la jambe brisée, la chair à vif, le visage tuméfié, écrasé, comme si son crâne était ressorti par les yeux. Que fait une mère devant ce spectacle? Que peut-elle dire? Quels cris peuvent traduire la douleur de la mère d’Havrin Khalaf? Je ne sais pas quels sont ces cris. Vous non plus. Ceux qui nous dirigent non plus.
Nous pouvons être factuels.
Havrin Khalaf est morte assassinée par des miliciens pro-Turcs samedi 12 octobre dans le Nord-Est de la Syrie.
Nous pouvons essayer de rapporter la douleur des familles des soixante civils et cent quatre combattants tués depuis le 9 octobre et faire entendre le râle des centaines de blessés à l’hôpital de Kamechliyé dont les blessures suintent et qui, entre deux convulsions, tentent d’indiquer l’origine de leur mal au personnel soignant débordé par l’afflux soudain des victimes et qui oublie, le temps de la guerre, qu’il n’a pas dormi depuis quarante huit heures. Comment font-ils tous pour apaiser leur douleur ? Que diront-ils aux familles qui attendent, le coeur noué par l’angoisse, des nouvelles de leurs proches? Je ne sais pas quels sont ces mots. Vous non plus. Ceux qui nous dirigent non plus.
Nous pouvons être factuels.
Dimanche 13 octobre soixante civils sont morts et cent quatre combattants des forces kurdes sont morts.
Nous pouvons essayer de faire le récit du rêve brisé des kurdes, apatrides depuis quarante ans, courtisés par les grandes puissances occidentales et abandonnés comme des chiens sur le bord de la route depuis le 9 octobre 2019 et qui ont maintenant les pieds dans le sable, la bouche desséchée, les yeux creusés, le ventre vide, les enfants sur le dos et avancent droit pour trouver refuge plus loin, encore plus loin. Que peuvent murmurer à l’oreille de leurs enfants ces pères et ces mères pour calmer leurs sanglots? Comment font-ils pour continuer à marcher les pieds ensanglantés? Je ne sais pas quels sont ces mots murmurés. Vous non plus. Ceux qui nous dirigent non plus.
Nous pouvons être factuels.
Le samedi 26 octobre, les kurdes sont 200000 à avoir quitté le Nord-Est de la Syrie.
Nous pouvons essayer de raconter le temps de la guerre et ce que c’est de mourir un jour de marché soufflé par l’explosion d’une voiture piégée, les membres arrachés, le crâne clouté au milieu du chaos, des maisons en ruine, des échoppes dévastées. Comment font-ils ceux qui sont restés chez eux et attendent le retour de leur femme, de leur mari, de leur mère, de leur père? Comment peuvent-ils continuer à espérer au milieu des cendres et du sang des leurs? Je ne sais pas comment ils font. Vous non plus. Ceux qui nous dirigent non plus.
Nous pouvons être factuels.
Samedi 2 novembre au moins treize civils sont morts dans un attentat à la voiture piégée à Tall Abyad.

Aujourd’hui dimanche 3 novembre 2019, nous ne pouvons qu’être factuels :
le retrait des troupes américaines annoncé par le 45ème président des Etats-Unis le 7 octobre 2019 a anéanti quatre ans de combats menés par les forces kurdes du Nord-Est de la Syrie.

Jour. Nuit.

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Ce que parler veut dire à Trumplandia

20 septembre #33

« Parler et offenser, pour de certaines gens, est précisément la même chose. Ils sont piquants et amers ; leur style est mêlé de fiel et d’absinthe : la raillerie, l’injure, l’insulte leur découlent des lèvres comme leur salive. » Les Caractères, Jean de La Bruyère.

Nuit. Jour.

Petite enfance
– Dis bonjour à la dame, chérie. Silence obstiné. Dis bonjour je te dis. Silence buté. Mais je te dis de dire bonjour à la dame, c’est pas compliqué, allez vas-y. Rien. Mais enfin, écoute, excusez-moi madame, d’habitude elle est très bien élevée je ne comprends pas ce qu’il lui arrive, ne fais pas ta timide, la dame attend.
– Je vous assure madame, ce n’est pas grave.
– C’est TRES grave, au contraire, si tu ne dis pas bonjour à la dame, ce soir pas de, tu sais bien pas de.
Pleurs.
– Vous me gênez je ne voudrais pas que la petite soit punie à cause de moi.
– Ah on voit que vous n’avez pas d’enfants, si vous en aviez chère petite madame, vous ne diriez pas cela. Allez va, tu as de la chance, la dame n’a pas d’enfants mais tu n’auras pas de.
Redoublement de pleurs.

Enfance
– Chérie, hier soir.
– Oui?
– Chérie hier soir, j’ai besoin de te faire un dessin?
– Ben oui.
– Chérie, arrête de faire la maline. Tu vas prendre un stylo et tu écris un mot d’excuses. Vite. J’ai dit vite. Je m’en fous que tu ne saches pas quoi écrire, tu écris un mot d’excuses pour t’excuser.
– Un mot d’excuses pour m’excuser, c’est pas genre un peu deux fois la même chose?
– Tu feras la mariole quand on aura plus à avoir honte. Claquage de portes. Tu reviens immédiatement ici, tu écris ce mot d’excuses pour t’excuser sinon pas de.
– Pas de quoi?
– Pas de, tu sais très bien.
– M’en fous, j’en ai pas besoin.
– Très bien alors pas de.
Re-claquage de portes.

Pré-adolescence
– Chérie pose ce téléphone quand on te parle.
– Y’a personne qui me parle.
– Chérie, je te parle, là.
– Ah ouais et tu me dis quoi?
– Je te dis de poser ce téléphone.
– En fait tu me parles juste pour que je pose mon téléphone, mais en vrai t’as rien à me dire.
– J’ai plein de trucs à te dire, c’était bien l’école?
– Pfff.
– T’as pas un truc à raconter, tiens, t’as appris quoi aujourd’hui?
– Pfffffffffff.
– Tu veux pas parler d’école, je comprends, de quoi tu veux parler?
– Ben de rien en fait. Du coup je peux avoir mon téléphone?

Adolescence
– She is just a total whack job!
– Chérie s’il te plaît, tu me parles en français.
– De toute façon c’est une grosse connasse.
– Chérie, je te l’ai déjà dit cent fois, on ne parle pas comme ça.
– Toi tu dis bien « putain » tous les quatre mots.
– Chérie, ce n’est pas pareil et puis je ne dis pas « putain » tous les quatre mots.
– Ben si quand même.
– Et même si c’était le cas, je sais quand utiliser ce mot et quand ne pas l’utiliser, tout est question de situation de communication, et il y a des situations de communication où ce n’est pas possible de dire « grosse connasse ». Tant que tu ne maîtrises pas totalement le sous-texte d’une situation de communication, tu n’emploies pas ces mots.
– Oui mais je suis avec toi, c’est une situation de communication dont je connais le sous-texte comme tu dis, donc je peux dire « grosse connasse ».
– Peut-être mais ce n’est pas la question, tu fais ce que je te dis.
– Et pourquoi?
– Parce que je suis ta mère, c’est tout.
– Pfff grosse co….
– Pardon?
– Rien.
– Je préfère.

Sortie de l’adolescence
– Chérie, je comprends rien à ce nouveau téléphone.
– Tu double-cliques à droite.
– Où ça?
– A droite!
– Je vois pas, y’a pas de truc pour cliquer, et descends quand on te parle.
– A DROITE.
– J’ai cliqué à droite mais il ne se passe rien.
– TU DOUBLE-CLIQUES ET TU ATTENDS.
– J’AI DOUBLE-CLIQUE, J’ATTENDS ET IL NE SE PASSE RIEN. DESCENDS CHERIE, JE N’Y ARRIVE PAS.
– MAMAN JE BOSSE LÀ.
– Ah pardon chérie, je ne savais pas, quand tu auras une minute, alors.

Age adulte
– Maman je t’ai dit de contacter ton serveur Internet. Ce n’est pas normal que la connexion WIFI ne fonctionne que sur un appareil à la fois.
– Tu sais chérie, ce n’est pas grave, de toute façon on n’utilise pas le WIFI.
– Maman, tu payes un service qui ne fonctionne pas.
– Chérie, ce ne sont pas les courts moments que tu passes à la maison qui nécessitent que je me fatigue à résoudre ce problème.
– Avec ton ordi portable tu pourrais être dans le salon et être connectée, tu n’as pas à être assise sur ce fauteuil de bureau.
– Chérie, ce fauteuil de bureau est très confortable et le portable reste sur le bureau de toute façon.
– C’est 1995 en fait.
– Voilà c’est ça en 1995 j’avais 53 ans. Ça me paraît très bien comme année.

Je me demande ce qu’ont foutu les parents du 45e président en leur temps et qui étaient ces gens pour que même le degré zéro de parentalité, celui dont personne ne s’enorgueillit, parce qu’il utilise des méthodes que l’on aurait voulues ne jamais avoir à utiliser, parce que l’on s’était juré qu’en toutes circonstances on éviterait menaces, carottes, pression, abus de pouvoir, ils ne soient capables d’en faire usage. Aujourd’hui mercredi 9 octobre, il est toujours temps:
– AOC is a WACK JOB!
– Donald, I already told you a hundred times, we do not talk like this.
– But you say fuck four times per sentence!
– Donald, I am an adult but you are the president.
– And?
– And as the president, there are things you cannot say.
– But I am the president, I do and say whatever I want.
– No Donald, you are not above the law, and you do not do or say whatever you want.
– But on my Twitter account, I can.
– No, you can’t and on your Twitter you show that you can actually write in English.
– I do because I am very very smart.
– Donald: WHACK JOB with an H. I told you, do not use words you cannot spell.

Jour. Nuit.

L’année des méduses à Trumplandia

20 août 2019 #32

« – Qu’est-ce que cela peut faire que je lutte pour la mauvaise cause puisque je suis de bonne foi? – Et qu’est-ce que ça peut faire que je sois de mauvaise foi puisque c’est pour la bonne cause. »  Spectacle, Jacques Prévert

Nuit. Jour. 

Quand on arrive sur une plage corse, on ne scrute pas le bleu de l’horizon, on ne hume pas l’air marin, le maquis et la farigoule,  on ne se préoccupe pas de savoir s’il y aura de la place pour son parasol, sa serviette, sa glacière, son canard gonflable.

Quand on arrive sur une plage corse, on compte le nombre de personnes dans l’eau, pas parce qu’on souffre d’un trouble obsessionnel compulsif, pas parce qu’on fait réviser ses tables de multiplication au petit, d’ailleurs le petit n’est plus petit, il est presque grand, pas parce qu’on ne tolère plus l’espèce humaine et qu’on espère secrètement que tous les pinzuti quittent la plage.

Quand on arrive sur une plage corse, on cherche les taches rouges qui émaillent le grand bleu, pas parce qu’on essaye de peindre une aquarelle marine, pas parce qu’on souffre d’une maladie oculaire incurable. 

Quand on arrive sur une plage corse, on s’allonge, on écoute, on regarde et on attend.

Quand on arrive sur une plage corse, on espère que les signes extérieurs ne soient pas trompeurs et on les liste une dernière fois avant la grande aventure aquatique: 

1. Il y a de nombreux nageurs qui batifolent. On peut en compter une centaine qui barbotent et s’esclaffent de temps à autre.

2. Il n’y a pas de taches rouges parce que les nageurs ont délaissé leur épuisette sur le rivage et elles reposent tranquillement sur le sable.  

3. Il n’y a pas de hurlements soudains, d’enfants qui sortent de l’eau précipitamment.

4. On ne distingue pas au loin de commentaires avisés il faut mettre de la mousse à raser,  il faut appliquer du vinaigre et frotter avec du sable, il ne faut surtout pas rincer avec de l’eau claire, et vous avez essayé le citron? Il faut appliquer la crème à la cortisone dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, il faut inspirer trois fois intensément et bloquer sa respiration puis se recouvrir de sable, il faut… 

Alors en toute confiance, on se lance, on s’immerge et on s’engage vers le large d’une brasse un peu incertaine et malhabile, le masque déjà embué et les cheveux collés sur le front. Puis enhardi par la douceur de l’eau, on avance vers le grand large, au-delà des bouées jaunes pour s’éloigner des clameurs de la plage. On flotte, on goûte au sel qui parfois se cristallise à la commissure des lèvres. Le reflet du soleil percute le verre du masque et étourdi pendant quelques secondes, des étoiles de lumière se mettent à flotter au-dessus de l’eau. Dans cet instant de grande union avec la nature, dans ce moment de bonheur solaire, on oublie tout. On oublie que la mer Méditerranée est le théâtre du naufrage de l’humanité, on oublie que ses fonds marins sont couverts de sacs plastiques, on oublie que les tortues de mer en meurent chaque année, on oublie que la surpêche du thon va bientôt être à l’origine d’une douleur aiguë qui va vous saisir la cheville gauche parce qu’il n’y a plus d’années sans et qu’il n’y a que des années avec. Putain, putain, putain, putain, il faudra mettre de la mousse à raser,  il faudra appliquer du vinaigre et frotter avec du sable, il ne faudra surtout pas rincer avec de l’eau claire, il faudra essayer le citron, il faudra appliquer la crème à la cortisone dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, il faudra inspirer trois fois intensément et bloquer sa respiration puis se recouvrir de sable, il faudra…Il faut surtout retourner vers le rivage avec cette douleur qui vous cisaille la cheville. Dans un effort ridicule de ballerine des mers tandis qu’on agite les bras pour pouvoir lever la jambe au-dessus des flots, on évalue les dommages: brûlure, peau rougie et quelques marques de tentacules en guise de signature. C’est alors que dans la confusion, le masque à présent complètement opaque, l’horizon se confondant avec le ciel, le rivage disparaissant dans la clarté éclatante de l’après-midi, on cherche tout-à-coup un coupable, on veut désigner celui qui serait responsable de votre désaccord soudain avec la nature.

De retour sur la terre ferme, on maudit les épuisettes abandonnées sur la plage et celui qui, lundi 26 août 2019, injurie l’humanité à venir en faisant l’école buissonnière au G7 tandis que la grande barrière de corail diminue, l’Amazonie brûle, l’Alaska se réchauffe, les parisiens crèvent de chaleur et de pollution, le glyphosate est dans nos assiettes, les perturbateurs endocriniens dans nos biberons, la banquise fond, les glaciers disparaissent et les méduses en Méditerranée sabotent nos étés!

Jour. Nuit.