Mashup in Trumplandia

20 Avril 2018 #16

«  -on a bien voulu noter que sans amis communs, connaissances du même monde, il est impossible d’imaginer une quelconque union, cela tombe sous le sens, du moins au sein du même monde et union de deux mondes différents- » Jean-Luc Lagarce, Les règles du savoir-vivre dans la société moderne. 

Noir. Des noirs. 

Quand on est invités à un pince-fesses local où sévit le gratin de la vieille garde seattlienne, il est de bon ton de pouvoir, au hasard de la conversation, faire un petit lâcher de noms¹. Il y a  peu, étant accompagnée du spécialiste en la matière, je me mets en tête qu’à défaut de lâcher de noms, exécrant l’exercice, je lâcherai plutôt un petit complot facile pour briller en société. Arrivée au pince-fesses en question et déterminée comme jamais, je me sers, pour me donner du courage, une coupette de Dom Pérignon P2, me jette sur un canapé de foie gras mi-cuit et me mets en quête d’un interlocuteur. Pas plus spécialiste en théorie du complot qu’en lâcher de noms, c’est pourtant sans hésiter, une fois l’interlocuteur identifié, que j’entame une diatribe politico-culinaire et me lance dans une explication périlleuse des plus cocasses du dernier petit complot facile pour briller en société élaboré pour l’occasion:

«  N’avez-vous pas remarqué la singulière ressemblance entre la Poutine, Poutine et Trump? » 

Regard vide de mon interlocuteur qui manque de s’étouffer avec une gougère fourrée au fromage de chèvre. Comme il n’est pas rare que j’aie à me répéter et l’interlocuteur de la soirée ayant un âge avancé, je me dis que la combinaison accent français, surdité précoce et le caractère inattendu de ma question ne peuvent que dérouter celui qui, à ce moment, tente de faire bonne figure. 

«  N’avez-vous pas remarqué, dis-je, la singulière ressemblance entre la Poutine, vous savez cette spécialité culinaire canadienne, Poutine, vous savez celui qui est à la tête de la Russie, et Trump, vous savez celui qui …?» 

Mon interlocuteur me regarde d’un air inquiet mais sachant que le timing dans le lâcher de complot facile pour briller en société est crucial et que la moindre hésitation peut faire capoter l’ensemble, j’enchaîne sans qu’il n’ait le temps d’avaler sa gougère fourrée au chèvre toujours coincée dans le gosier: 

«  Et bien oui, c’est évident, on ne peut nier l’étrange lien qui les unit. Si vous êtes attentif, vous devez admettre que la combinaison La Poutine + Le Poutine = Le(s) Trump ressemble bien à une équation parfaite. L’association de ce mets visqueux et bourratif, mou, à la couleur indéfinissable, le jaune des frites se mêlant au marron-orange de la sauce BBQ, couvert de fromage dégoulinant, à Poutine, dur comme du marbre, campé sur ses deux pieds, menant une politique erratique, incontrôlable, nous ramène à Trump. On ne peut pas non plus ignorer l’incroyable coïncidence des articles définis dans l’équation: le « la (poutine) » et le « le (poutine) » comme une représentation symbolique des blocs Est-Ouest, du ying et du yang, du féminin et du masculin, ni ignorer l’antithèse mou de la frite et du fromage et dur de la politique agissant comme un scellement final des contraires exposés précédemment. » 

Parfois les mots peinent à rendre justice aux idées, et notant, sans une certaine amertume, que mon lâcher de complot facile pour briller en société est au bord du gouffre, je me dis qu’un visuel permettrait de faire surgir l’idée. Partant du principe que mon interlocuteur a en mémoire les têtes de Poutine et Trump, je brandis fièrement, comme un trophée, une image dudit plat spongieux appelé Poutine. 

Et je continue la démonstration sans sourciller. 

« Je reprends cher monsieur: le ying, le yang, le masculin, le féminin, mais aussi la ténacité de la partie gauche de l’équation. La Poutine et Le Poutine, ça vous reste sur l’estomac, vous en mangez en novembre 2016 et en 2018 vous en mangez encore. La Poutine et Le Poutine modifient votre système digestif et vous êtes en état de mastication perpetuelle, de rumination éternelle. » 

Mon interlocuteur, lui, a enfin avalé sa gougère fourrée au chèvre. Il reste coi. Devant le silence gênant et l’échec cuisant de ma tentative de conversation, je reprends un petit canapé de foie gras mi-cuit et je parachève le tout: 

« Cher monsieur, ne soyons pas aveugle: et cette couleur, celle de notre président, ce jaune-orange-maronnasse, cette tignasse indescriptible, ces taches blanches autour des yeux? On ne peut faire fi des signes: ce grand corps tout mou et ce cerveau dur comme de la pierre, c’est bien évidemment l’addition de la Poutine et du Poutine. Ce que je ne m’explique pas cependant, c’est le rôle du Canada dans tout ça » Silence, silence. Je renchéris: « Quoique, quoique, n’y-a-t-il pas une Poutine avec saucisse sur l’ensemble, et Justin Trudeau, Justin Bridou…?» 

A ce moment là de la conversation, je comprends que la partie est perdue, mon interlocuteur, abasourdi, tourne les talons sans dire un mot. Dépitée par l’absolue débandade de mon entreprise, le Dom Perignon comme compagnon, je pleure ma défaite et me mets à regretter le lâcher de noms, vulgaire soit, mais sans ambages. 

Aujourd’hui vendredi 20 avril, j’ai sur l’estomac la poutinade trumpienne et je me dis que la prochaine fois il me suffira de faire un lâcher de noms comme il se doit, Cécile Casanova, Paris, La Sorbonne, comme ça je pourrai continuer à bouffer des petits canapés en attendant que ça passe. 

Noir. Des noirs. 

¹ Un lâcher de noms:  » name-dropping » pour les anglophones

2 commentaires sur “Mashup in Trumplandia

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