Au-revoir les enfants à Trumplandia

20 juin 2018 # 18

« Vous ne compreniez point, mère, la politique.
Monsieur Napoléon, c’est son nom authentique,
Est pauvre, et même prince ; il aime les palais ;
Il lui convient d’avoir des chevaux, des valets,
De l’argent pour son jeu, sa table, son alcôve,
Ses chasses ; par la même occasion, il sauve
La famille, l’église et la société ;
Il veut avoir Saint-Cloud, plein de roses l’été,
Où viendront l’adorer les préfets et les maires ;
C’est pour cela qu’il faut que les vieilles grand’mères,
De leurs pauvres doigts gris que fait trembler le temps,
Cousent dans le linceul des enfants de sept ans. »
Souvenir de la nuit du 4, Victor Hugo

Noir. Des noirs.

 Tu le vois ce petit porte-monnaie en forme d’étoile de mer où l’enfant a glissé trois pesos. C’était pour donner à sa maman ou à son papa, plus tard, pour leur montrer que lui aussi il était de la partie, qu’il pouvait aider, qu’il était presque comme les grands. Il s’était dit qu’un jour ils en auraient besoin.
Inutile, superflu, confisqué ont-ils dit.

  Tu les vois ces peignes fins noirs, ces quelques cheveux emmêlés et ces rasoirs entassés. Assoiffé, épuisé, sous le soleil brûlant tu t’étais dit que tu serais correctement peigné, rasé de près, en toutes circonstances,
 Et ces peignes rose-bonbon flambant neuf. Tu le sais que les fillettes ont pleuré lorsqu’on le leur a arraché et que les noeuds dans leur crinière indomptée sont chaque jour plus gros et plus difficiles à défaire,
 Et ces savons multicolores pour que toujours tu sentes le frais malgré la poussière rocailleuse, la sueur qui ruisselle le long de tes tempes, les heures à veiller et les courses effrénées.
Inutiles, superflus, confisqués, ont-ils ordonné.
Tu les vois ces clés de chez toi, de chez vous, de là-bas où ta famille attend le coeur serré une courte nouvelle. Bien arrivés. Stop. Fatigués. Stop. Mais soulagés. Stop.
Inutiles, superflues, confisquées, plus de chez toi, plus de là-bas et pas d’ici, « pas arrivés», ont-ils ricané.
  Tu les vois ces préservatifs et ces pilules contraceptives et tu te souviens que même dans le dénuement profond de la fuite, avec les étoiles au-dessus de toi, les corps s’enlacent et se délacent, les étreintes semblent plus intenses, le sable vient se loger dans les plis du plaisir et fait oublier le temps de l’étreinte les contraintes de la vie de nomade que tu t’es imposées.
Inutiles, superflus, confisqués, on ne vous veut pas mais reproduisez-vous entre fugitifs si cela vous excite, ironisent-ils.
Tu les vois ces animaux en peluche dans ces positions grotesques et leurs petits corps inertes privés de leur propriétaire et tu les entends les cris des enfants à qui ils ont été arrachés,

 Et tu les vois ces petites voitures, il y a peu, elles rugissaient des vroums vroums incessants, faisaient des cascades imaginaires et gagnaient le grands prix des circuits de fortune où tant bien que mal on a écarté les cailloux et aplani le terrain pour améliorer le parcours,
 Et tu le vois ce dinosaure violet à l’air inquiet, flottant sur la page au-dessus de ces quelques mots écrits dans l’attente,
 Et tu les vois ces canards en plastique, et tu te rappelles que c’était la famille canard et que tu avais promis lorsque tu avais raconté leur histoire, que comme toutes les familles canard ils devaient partir l’hiver venu pour des contrées plus tempérées.
Inutiles, superflus, confisqués, on ne joue pas ici, on classe, on ordonne, on sépare, ont-ils expliqué.

Tu la vois cette petit fille au pull rose et ses tennis roses, le visage rougi par les larmes, la bouche déformée par les pleurs, ses cheveux collés sur son visage, le regard implorant. Tu l’entends cette petite fille parce que c’est la tienne peut-être, qui sait? Combien sont-ils à pleurer à chaudes larmes, à avoir leur coeur comprimé, à attendre sous des hangars en tôle, derrière des grillages et barbelés, à réclamer non plus le porte-monnaie en forme d’étoile de mer, ni les peignes rose-bonbon flambant neuf, ni les doudous, ou le carnet à dessins, ni la famille canard ou les petites voitures, mais à supplier qu’on leur rende leur papa ou leur maman.
Inutiles, superflus, confisqués, ta maman, ton papa, on n’en veut pas, ont-ils hurlé.

Les cris ont redoublé. Ils ont déchiré le silence de la résidence présidentielle. Qu’on les fasse taire immédiatement, ils dérangent! Et rendez-leur leurs parents or whatever, pourvu qu’ils se taisent, I really don’t care do you? 

Aujourd’hui mercredi 20 juin, en attendant que cela passe et pour adoucir leur peine, je voudrais pouvoir leur chanter une chanson douce que me chantait ma maman.

Noir. Des noirs.

Les photos sont de Tom Kiefer, http://www.tomkiefer.com. Tom Kiefer travaille depuis 2007 à la série El Sueño Americano ( Le rêve américain) et prend en photo les objets confisqués aux migrants dans le centre de rétention d’Ajo dans l’Arizona à 50 kilomètres de la frontière mexicaine. Je le remercie infiniment de m’avoir autorisée à utiliser son travail pour ce post.

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