Au service secret de sa Majesté à Trumplandia

20 juillet 2018 #19

« Voilà l’homme tout entier, s’en prenant à sa chaussure alors que c’est son pied le coupable. » En attendant Godot, Samuel Beckett.

Noir. Des noirs. 

La scène se passe à Helsinki. Lumière crue. Couleurs primaires. Le décor: deux pupitres placés sur le devant de la scène, derrière, des drapeaux à trois couleurs encadrent les deux protagonistes, Vladimir et Donald, qui tous deux portent un costume sombre de ville. Ils sont dans les coulisses. Le grand gros, Donald, est rougeot, a l’air abruti, les yeux enfoncés, les dents alignées et blanches. Le petit nerveux, Vladimir, a le cheveu rare, l’air vicieux, le teint jaune et des yeux plissés qui semblent rire d’une malice peu commune. Qui sont-ils? Vladimir et Donald sont les clowns sauvages de ce nouvel ordre. Dans la salle les flashs crépitent, un murmure d’impatience se lève.

Dans les coulisses

Vladimir: Je te le dis, je n’y suis pour rien.
Donald: Je te crois.
Vladimir: Ne crois pas ce que tous croient.
Donald: Je ne les crois pas.
Vladimir: Tu vas le leur dire.
Donald: Oh, oui, Vladi, bien sûr que je vais le leur dire.
Vladimir: Et tu sauras quoi dire.
Donald: Bien sûr Vladi. Je saurai quoi dire. J’ai répété cela beaucoup beaucoup.
Vladimir: Il faut le faire encore et encore. Allez, répétons!
Donald: Ensemble Vladi, tout ce que tu voudras.
Vladimir: Je suis ton maître.
Donald: Oh oui, je sais, je sais.
Vladimir: Je suis ton maître et tu es à ma botte.
Donald: Oh oui, je sais, je sais, que c’est bon d’avoir un maître!
Vladimir: Tu n’es plus le maître, tu n’as jamais été le maître, tu ne seras plus le maître. Nous entrons dans un nouvel ordre.
Donald: Oh oui, je sais, je sais, je te dois tout. Le monde t’appartient. C’est bon la grande puissance.
Vladimir: Et les autres, les tiens, ne sont rien. Et ceux du milieu, entre toi et moi, rien aussi, réduits à néant.
Donald: Oh oui je sais, je sais, les gens du milieu, de l’Ouest, du vieux continent, il faut les assécher, les épuiser, les couler, les ruiner.
Vladimir: Comme ça tu vois. (Il fait un geste comme pour écraser une punaise sur le dos de Donald)
Donald: Ahhhhhh.
Vladimir: Arrête de crier, c’est pour les faibles. Plaisir de la douleur.
Donald: Oh oui je sais, je sais, mais parfois c’est que ça fait vraiment mal.
Vladimir: Tais-toi, et pense, plaisir, plaisir, et concentre-toi sur ce que tu dois dire.
Donald: Oh oui, je sais, je sais, ça y est c’est passé, ça ne fait plus mal. On continue?
Vladimir: Et les tiens, tu leur dis quoi?
Donald: Vous êtes rien. Vous ne savez rien. Vos enquêtes sont pour les chiens. Vous êtes des chiens.
Vladimir: Des chiens de la vermine à éliminer, à raser, à supprimer.
Donald: Oh oui, encore, encore, encore (et il sautille, l’air plein de lui-même)
Vladimir: Stop, ça suffit, calme-toi, chien. Et répète: de la vermine à éliminer, à raser, à supprimer.
Donald: Eliminer, raser et supprimer la vermine.
Vladimir: Et tu leur présentes le nouvel ordre.
Donald: Vous êtes nos ennemis, vous, les gens du milieu, de l’Ouest, du vieux continent. L’amitié, c’est fini, terminé.
Vladimir: Et tu leur parles de leur nouveau chef.
Donald: (solennel, désignant Vladimir) Il vous parle, il est là, il se tient devant vous. (Un temps). C’est bien Vladi? Je suis prêt?
Vladimir: Non, tu n’es pas prêt, crétin. Tu as oublié l’essentiel. (Il lui colle un coup dans le dos et tire sur sa cravate trop longue, l’autre manque de s’étouffer)
Donald: Aïe. Aïe. (Un temps reprenant sa respiration qui a été coupée par la violence du coup). Mais comment Vladi, qu’est-ce que tu dis?
Vladimir: (Il lui flanque une claque sur le crâne qui fait voltiger ses cheveux de l’autre côté) Tu as quoi dans la tête? Allez réfléchis, imbécile!
Donald: Oh oui, oui, j’avais oublié, j’avais oublié. Je m’en souviens maintenant. Je ne crois pas que cela ne pourrait pas être eux.
Vladimir: Putain, ils ont vraiment tiré le plus con, c’est pas possible. C’est le contraire abruti! Recommence. On a dit pas de double négation.
Donald: Vladi, arrête de crier. Je m’y perds quand tu cries. Et puis j’étouffe, tu as serré trop fort mon noeud de cravate.
Vladimir: Cesse de geindre, c’est pour ceux qui viennent de l’Ouest. Répète: « je ne crois pas que cela pourrait être eux ».
Donald: Je ne crois pas que cela pourrait être eux. Je ne crois pas que cela pourrait être eux. Je ne crois pas que cela pourrait être eux.
Vladimir le pousse brutalement sur la scène. Ils se placent derrière leur pupitre. La séance des questions est ouverte. Les flashs se remettent à crépiter. Les mains se lèvent. L’un d’entre eux se lance. 
Homme de dos: Would you now, with the whole world watching, tell president Putin, would you denounce what happened in 2016, and would you warn him to never do it again?
Donald: I don’t see any reason why it would be.

Vladimir, esquisse un sourire et plisse un peu les yeux.

Aujourd’hui vendredi 20 juillet, en attendant que cela passe, j’ai une pensée pour John Le Carré.

Noir. Des noirs. 

2 commentaires sur “Au service secret de sa Majesté à Trumplandia

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