Retour vers le futur à Trumplandia

20 août 2018 # 20

«  Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons:
Ce qu’ils disent s’adresse à tous tant que nous sommes;
Je me sers d’animaux pour instruire les hommes. » Jean de La Fontaine, A Monseigneur le Dauphin, Livre I, Fables.

Noir. Des noirs.

L’autre me dit: Putain t’as de la matière pour ton Trumplandia du mois d’août! Enfin il dit plutôt « fuck » que « putain », mais ça c’est parce qu’il est américain. Les américains, enfin certains, ils disent « fuck » beaucoup, pas autant que nous « putain », mais quand même presque autant. Fuck, c’est trop bon! On y est babe. Il parle comme ça l’autre. C’est que quand il est convaincu, il est convaincu. C’est du sérieux cette fois-ci, m’assure l’autre. On y est va, plus que quelques coups et ça dégage, ça ventile, ça disparaît. Il dit «  disparaît » dans le texte parce qu’il trouve ça marrant. Fuck, c’est imparable, babe, il va être acculé. Et l’autre a la même assurance que quand il m’assurait que numéro 45 ne serait pas le candidat des républicains, puis quand il m’assurait que numéro 45 même en rêve ne pourrait gagner l’élection présidentielle. Alors forcément, bien que l’autre soit très convaincant, et même s’il dit beaucoup « fuck » il sait être convaincant, je suis prise d’un doute. J’ai des réserves. J’émets mes réserves. Je rappelle calmement les faits: 2016, la campagne et les résultats. Chat échaudé craint l’eau froide. Babe don’t be French, for fuck’s sake! Allez champagne, babe, we are almost there. Il dit « champagne » aussi dans le texte mais avec un léger accent américain et c’est très séduisant. Je voudrais bien fêter cette nouvelle, boire des bulles mais ma francité fait barrage. Je n’y arrive pas. Je suis empêchée. C’est vrai que c’est tentant de rêver un peu, mais ce soir je résiste. J’entends au loin un bruissement, un souffle. Babe, you have to write on this one, Cohen and such. Décidément, Cohen and such, ça ne m’inspire pas. C’est que le bruissement, le souffle, l’instinct de survie là-bas à la lisière de la forêt, cette activité constante pour passer l’été, puis l’automne, puis l’hiver, c’est bouleversant. Alors je dis, mais les animaux darling? On s’en fout ? Enfin je dis we fucking don’t care? Parce que c’est avec l’autre que je parle. Il est perdu, mais il est habitué, il attend tranquillement le déroulé de ma pensée. Il sait que ça prend du temps, que les chemins de traverse vont nous y amener.
Je commence: Darling, you would say that 1973 sucked when it comes to politics, right?
Il acquiesce: 1973. Nixon. It sucked.
Je continue: Et on peut dire, sans exagérer, qu’en 1973, le climat politique est putride, en décomposition.
Il acquiesce: It stunk.
Je poursuis: Dans ce contexte de décrépitude avancée du pouvoir politique, lorsque l’Amérique se demande si le président en place va être destitué, cette administration-là vote the Endangered Species Act. (1)
Il ironise: Une loi qui les concerne. Une espèce en voie de disparition.
J’enchaîne sans relever: Mais cette administration, celle de Nixon, mise au pilori, montrée du doigt depuis 45 ans, cette administration entend protéger le règne animal face au capital, cette administration…
Il m’interrompt: Honey ( il dit « honey » quand il est un peu condescendant enfin surtout je sais qu’à ce moment-là la stratégie du détour touche à ses limites), what’s your point?
Je ne lâche pas prise et je tire le fil de mon détour: Cette administration, celle de Nixon, une administration de républicains vote à 392 voix contre 12 à la chambre des députés puis à 92 voix contre 0 au Sénat pour the Endangered Species Act qui fait passer le règne animal et sa protection devant toute considération économique.
Il s’impatiente: Honey, it’s getting late. ( Je n’aime vraiment pas ce « honey », depuis toujours c’est le « babe » qui trouve mon adhésion).
J’ignore la semonce: Ecoute la respiration de ces bêtes qui tentent d’éviter les coups glacés des marteaux piqueurs, regarde l’énergie déployée pour ne pas être écrasé par les pelleteuses, suis-les à travers ces chemins semés d’embûches, celles de l’appât du gain et du profit. En 1973, lorsque le monde entier ne parle que d’une chose, on continue à faire de la politique, on entend le frémissement de la vie qui palpite dans les forêts du continent.
Il sait bien où je veux en venir. En 2018, lorsque le monde entier ne parle que des auditions de Cohen, des chefs d’accusation, que l’on attend la prochaine étape, vers la destitution du président, cette administration, comme celle de Nixon, continue à faire de la politique, une autre politique. Une politique dégueulasse, sale, ignominieuse. Une politique qui, le 28 juillet 2018, a permis la modification et l’affaiblissement de la loi votée en 1973 qui protège les espèces animales en voie de disparition.
Je tente de conclure: Parce que si Nixon en son temps, et depuis, a été vilipendé par l’ensemble de la classe politique, et qu’aujourd’hui l’administration en place, dans la tourmente,…
Il me coupe parce qu’il aime bien conclure, être celui qui met fin aux discussions, c’est comme ça: Fine babe, we have to fucking care, touché! Il dit « touché » dans le texte parce que comme beaucoup d’américains il trouve que ça fait chic de parler français.

Aujourd’hui lundi 20 août 2018, en attendant que cela passe, je voudrais pouvoir murmurer à l’oreille des animaux et leur dire de se tirer vite et loin.

Noir. Des Noirs.

(1) Lire l’article du New Yorker sur l’histoire et les modifications du Endangered Species Act: https://www.newyorker.com/news/daily-comment/the-trump-administration-takes-on-the-endangered-species-act

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