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20 septembre 2018 #21

« Aucun avenir.
Des enfants qui ne deviendront pas.
Des enfants désespérants. » Chagrin d’école, Daniel Pennac

Noir. Des noirs.
Conseil de classe de fin du troisième semestre
Présents: le président chinois Xi Jinping, le gouverneur de Porto Rico Ricardo Rosseló, le gouverneur de Caroline du Nord Roy Cooper, la sénatrice du Massachusetts Elizabeth Warren, un ancien secrétaire au travail, professeur à Berkeley, Robert Reich.

Pour l’occasion, parce qu’il est tard, et parce que les conseils de classe un jeudi soir c’est criminel, Roy a apporté des petits cookies faits maison à ses collègues. Il les a délicatement posés sur une assiette en carton aux couleurs de l’école, avec des rayures et des étoiles, ça fait plus festif. Jinping se jette dessus, le sucre c’est sa faiblesse, et tout le monde plaisante tranquillement en attendant le début du conseil. Elizabeth observe la scène avec un amusement apparent qui cache sa grande fatigue. C’est tout de même le  troisième semestre que l’on discute du cas Donald, et les cookies de Roy ne le lui feront pas oublier, ni les pitreries de Robert qui fait de son mieux pour lui arracher un sourire. Il faut dire que les dernières frasques de Donald ont fatigué l’ensemble du corps enseignant et que l’administration, bien que plutôt partisane du silence pour éviter les vagues, commence elle aussi à montrer des signes d’irritation.
Le tour de table commence et la litanie des récentes inepties de Donald avec.
En SVT, Robert, encore sous le choc de l’ouragan Florence, voudrait pouvoir résumer en une formule choc, mais les mots lui manquent tant le vide de la pensée de Donald est sidéral. Il n’arrive qu’à répéter verbatim ses mots: « This is a tough hurricane, one of the wettest we’ve ever seen, from the standpoint of water. » L’assemblée ricane alors qu’ils savent bien que c’est mal de se moquer, mais le rire relâche la tension, et on entend dans les étouffements «  parce que l’eau du point de vue de l’eau ça mouille beaucoup».
En mathématique, Ricardo voit rouge, il est prêt à bouffer son style quatre couleurs d’énervement, à planter son compas dans la main du petit Donald, à lui enfoncer l’équerre dans la glotte. Malgré tous ses efforts, toutes les remédiations mises en place, Donald peine encore sur la numération. Dizaines, centaines, milliers, c’est tout de même pas compliqué! Et pourtant Donald affirme jour après jour que 1000 + 1000 + 1000 = 6 ou 18. Une telle obstination à être dans le faux, il faut avouer que c’est du jamais vu. Ricardo en a cassé son stylo quatre couleurs et regarde dépité les recharges se vider sur le bulletin du petit Donald.
Elizabeth renchérit. Sans parler de l’attitude de Donald, à croire qu’en trois semestres d’école primaire il n’a pas fait un demi-progrès. L’année dernière, il lançait à ses camarades, venus écouter sa présentation, des essuie-tout à la figure; cette semaine, alors que l’un de ses petits concitoyens lui montrait une photo de sa terrasse entièrement détruite par un voilier qui était venu s’échouer sur son terrain, Donald trouve rigolo de plaisanter sur la bonne fortune de son camarade: «  au moins t’as un voilier maintenant! ». Elizabeth est au bord de la suffocation, quelle connerie ces trucs d’empathie, et cette administration qui croit à l’éducation socio-émotionnelle!
Quant à Jinping, même si les cookies ont eu l’effet escompté sur son état mental, il ne peut s’empêcher de répéter «  la guerre, la guerre, c’est tout ce que Donald est capable de dire, les fondamentaux de la découverte du monde ne sont pas prêts d’être acquis ! ». Elizabeth n’en peut plus, elle engouffre en même temps les trois cookies qui restent pour éviter de hurler et jurer comme un charretier car elle se doit de faire preuve d’une certaine retenue. Mais Jinping n’a pas fini, et tel un automate, il répète en boucle «  379, 379, c’est la guerre, c’est la guerre, la guerre d’un nouveau genre, la guerre commerciale ».
Tous sont abasourdis. Donald dépasse leurs compétences pédagogiques. Pédagogie différenciée, plan personnalisé, aide individualisée, rien n’y fait. Devant le cas Donald, ils courbent l’échine, ils capitulent. Et comme une choeur antique, uni dans la défaite, une défaite annoncée, ils s’exclament ensemble dans un souffle: « incurable, incorrigible, un enfant qui ne deviendra pas, un enfant désespérant, la honte du corps enseignant. Le redoublement? Surtout pas! Débarrassons-nous de ce vilain rejeton, que les générations futures se démerdent! On n’en veut plus! Qu’il arrive le plus vite possible au bout du bout!»

Aujourd’hui, jeudi 20 septembre, en ce mois de rentrée, et puisque cela ne passe toujours pas, j’ai un gros chagrin et je me dis que Pennac avait raison: certains enfants désespérants deviennent écrivains, d’autres deviennent quarante-cinquième présidents.

Noir. Des noirs.

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