L’été meurtrier à Trumplandia

20 octobre 2018 # 22

« On behalf of our nation, I want to apologize to Brett and the entire Kavanaugh family for the terrible pain and suffering you have been forced to endure » Donald Trump, 8 octobre 2018.

Noir.e.s. Des noir.e.s.

Si nous n’avons pas connu cela, nous l’avons tout.e.s redouté. Tout.e.s. Enfin je crois.
Un soir, un quai de métro désert.
Un long couloir à Châtelet dans les années 80 en fin de soirée.
Une rue désertée au milieu de la nuit.
Une impasse dans l’est parisien au milieu des années 90.
Un hall d’entrée mal éclairé.
Un parking au troisième sous-sol après une fête arrosée.
Un changement de tenue à la dernière minute, trop court; trop, tout court.
Un chauffeur de taxi à la mine avinée.
Une rame de métro entièrement masculine.
Une rame de métro avec un unique compagnon de route.
Un jogging nocturne, un jogging en forêt, un jogging seul.e.s.
Un verre abandonné ou un verre de trop.
Un type en imper beige, le regard vide, la main droite sur la braguette, la main gauche feuilletant maladroitement le dernier numéro d’un magazine érotique de seconde zone.
Dans la main, les clés de la maison au cas où, pour ne pas chercher fébrilement dans un sac trop grand, trop profond.
Une paire de baskets dans le sac.
Aujourd’hui un téléphone portable à la main, sait-on jamais.
Etre sur nos gardes. Toujours quand la nuit tombe. On nous a appris à. Nos mère nous ont appris à. Ma mère m’a appris à. Pas trop de. Attention à. Surtout pas de. Et quand tu vois que, tu sais que. Ne te mets pas dans une situation qui. Méfie-toi de. Devenir expert.e.s en. Reconnaître que. Reconnaître le. Se souvenir de. Se souvenir que. Sans qu’il soit besoin de. Nos mères, ma mère a fait en sorte que nous sachions tout.e.s, que je sache, que nous soyons tout.e.s, que je sois aux aguets toujours quand la nuit tombe.
Etre sur le qui-vive aussi quand le soleil est au zénith.
Même entouré.e.s, au milieu d’une foule compacte.
Ne pas oublier que les têtes connues peuvent être des.
L’ami. Le voisin. Le confesseur. Le maître. Le parent. Le petit ami. Le mari.
Ne pas être insouciant.e.s. lorsqu’invité.e.s à, avec qui que ce soit, où que ce soit, matin, midi et soir, nos mères nous l’ont dit, ma mère me l’a dit.
Et tout.e.s que nous baissions la garde malgré nos mères, malgré ma mère ou que nous ne la baissions pas, nous sommes jugé.e.s coupable.s. d’avoir voulu vivre sans, en oubliant que, d’avoir pensé qu’il/ils. Désigné.e.s., responsable.s parce que trop voyant, trop criard, trop tard, trot tôt, trop courts, trop hauts, trop plongeant, trop festive.s., trop gentill.e.s., trop souriant.e.s, trop dansant.e.s, trop chaloupé.e.s., trop différent.e.s, trop tentant.e.s., trop compromis.e.s., trop intéressé.e.s.
Et vous Christine B. F. vous étiez trop quoi?
Et vous Christine B. F. que faisiez-vous avec votre maillot de bain une pièce sous vos vêtements, à l’été 1982, l’été de vos seize ans?
Et vous Christine B. F. que faisiez-vous dans cette maison à seize ans, une bière à la main?
Et vous Christine B. F. pourquoi êtes-vous montée à l’étage?
Et vous Christine B. F. vous avez été maintenu.e. sur le lit, une main poilue sur la bouche pour étouffer vos cris, dîtes-vous?
Et vous Christine B. F. vous vous êtes enfermé.e dans cette petite salle de bain en attendant que cela passe, dîtes-vous?
Et vous Christine B. F. vous avez emprunté cet escalier étroit, dévalé les marches, dîtes-vous?
Et vous Christine B. F. vous vous êtes enfuie et vous avez voulu oublier, dîtes-vous?
Et vous Christine, B.F. enfin en juillet 2018? Trente-six ans plus tard, vous voulez parler et exposer au monde entier ce que vous avez tenté d’oublier, dîtes vous?
Vous Christine B. F. vous avez connu cela et vous êtes jugé.e coupable, coupable d’avoir voulu monter la garde, d’avoir pensé que vous pourriez libérer la, influer sur, changer le cours de, éviter que, sauver la. Votre souffrance rendue inaudible parce que jugé.e trop partisan.e., trop à propos, trop opportun.e.
Christine B. F., vous n’êtes ni trop partisan.e., ni trop à propos, ni trop opportun.e., vous êtes trop femme. Nos mères sont trop femmes. Nos filles sont trop femmes. Nous sommes trop femmes.

Aujourd’hui samedi 20 octobre, celles qui n’ont pas connu cela mais qui l’ont redouté, qui le redoutent, celles qui l’ont connu, l’ont redouté et le redoutent encore « would like to apoligize to Dr. Christine Blasey Ford and the entire Ford family for the terrible pain and suffering you have been forced to endure. »

Noir.e. Des Noir.e.s.

 

11 commentaires sur “L’été meurtrier à Trumplandia

  1. Merci pour ce très beau texte.

    Pour l’écriture inclusive, pas très pour, la lecture n’est pas très aisée.
    C’est dommage. Difficile à lire :Tout.e.s. …

    Antonella

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    1. Antonella, merci beaucoup pour votre retour. Quant à l’écriture inclusive, je ne l’utilise pas dans mes posts, mais pour celui-là je souhaitais marquer le féminin de manière systématique. J’ai d’ailleurs failli appeler ce texte « écriture exclusive »!

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  2. Super, Cecile! Brava, bravisima.

    Eh oui, jusqu’à il y a pas longtemps nous étions simplement « le sexe » et chacun sait que le sexe est fait pour qu’on l’utilise!
    Quant à l’écriture inclusive évoquée dans un commentaire, j’en profite pour rappeler que l’italiennne (la langue) en a moins besoin. Masculin et féminin existent pratiquement pour tous les mots. Le problème reste la prédominance du masculin dans les accords…
    L’inclusive m’agace. Elle est comme une moustique dans la texte qui revient quand on la chasse.
    Oui à l’écriture exclusive. A la féminine.bien sûre.

    Lorenza

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