Sequel in Trumplandia

20 décembre 2018 #24

« La conversation n’est ni assez vive ni de bon aloi si elle ne tourne pas à la querelle, si elle est policée et artificielle, si elle craint l’affrontement, si elle est guindée. »  Les Essais III, Chapitre 8, Montaigne. 

Nuit. Jour.

Si vous avez eu votre quota de gras ou votre quota de chocolat, essayez les bulles. C’est léger, ça va avec tout et c’est vite digéré. Munissez-vous de votre invitation à l’une de ces soirées de dégustation que vous affectionnez particulièrement, de vos talons aiguilles, d’un haut un peu transparent pour occuper et faites un stock de small talk. Révisez vos classiques: horoscope, météo, catastrophe naturelle et bon vieux temps. Vous pouvez partir confiante, votre stock fraîchement renouvelé; et dites-vous que vous pourrez toujours compter sur les moments où vous aurez la bouche pleine pour contrecarrer tout événement imprévu. Oubliez que vous vous êtes évidemment foutue au régime depuis peu car vous ferez une exception pour cette soirée qui présente un bel échantillon de ce que vous ne savez précisément pas faire: donner le change, sourire, sourire beaucoup, siroter avec l’air inspiré, s’engager dans une sorte de parcours non-fléché et converser avec le maximum de personnes en un minimum de temps. Vous êtes prête. Dites-le vous. Croyez-le. Répétez-le. Vous êtes prête. 

En chemin cependant votre bonne humeur et enthousiasme peuvent s’éroder et votre confiance commencer à s’effriter; c’est que, bien que vous ayez fait le plein de small talk, vous ne vous êtes toujours pas remise de votre échec cuisant de la soirée d’avril lorsque vous avez tenté le petit complot facile pour briller en société. Vous doutez peut-être de vos moyens et vous redoutez la débandade de la dernière fois. Des inquiétudes peuvent vous assaillir. Et si vos small talk ne faisaient pas mouche? Et si votre interlocuteur avait lui aussi la bouche pleine en raison de son égale aversion pour les mondanités? Et imaginez que la bouffe soit imbouffable, que vos talons vous cisaillent les pieds et que par conséquent vous ne puissiez entamer votre parcours non-fléché, que votre soutien-gorge vous coupe l’abdomen en deux et qu’il vous empêche de converser comme prévu, que votre blouse transparente laisse deviner les bourrelets accumulés et qu’ils vous rappellent que vous vous êtes foutue au régime et que vous ne devriez pas vous jeter sur les blinis lorsque vous êtes en détresse sociale. Vous suffoquez. Soudain, vous avez envie de faire marche arrière et de tout quitter. Votre compagnon de soirée, lui, ne se doute pas un seul instant de ce que vous traversez, c’est qu’il est maître en son domaine. De toute façon, il est trop tard, vous vous êtes engagée, vous ne pouvez plus reculer. Dites-le vous. Vous êtes prête. Croyez-le. Répétez-le.  Vous êtes prête. 

Vous y allez. Dans l’entrée déjà, vous analysez les lieux et repérez immédiatement le plateau de fromages au fond à droite. Vous vous dites que vous pourrez toujours parler « fromages » et prétendre à une pseudo expertise en raison de votre francité. Vous vous postez donc en terrain conquis et vous attendez. Une dame en blouse rouge s’avance et attaque d’emblée sans que vous n’ayez eu le temps de puiser dans votre stock. Vous êtes consternée, elle a choisi l’un des sujets sur lesquels vous avez décidé de faire l’impasse: « le chien et son maître ». Quelle négligence! Non seulement vous n’avez pas révisé « les chiens » mais vous n’y connaissez absolument rien. Vous tentez un piteux: « tel maître, tel chien » et vous vous précipitez vers le plateau de fromages pour cacher votre misère intellectuelle et sociale en engouffrant un morceau de mimolette. Pâte dure, une valeur sûre, vous avez au moins deux à trois minutes de répit. Vous êtes repartie. Vous enchaînez à peine la mimolette terminée. Décidément vous n’êtes pas en veine, votre nouvelle interlocutrice vous met au défi: 

« – Et vous, chère Madame, de quelle année êtes-vous? 

– 1973. »

A ce moment précis, vous êtes envahie par l’inquiétude. Vous devriez développer mais vous vous demandez pourquoi cette dame s’intéresse à votre année de naissance. Et puis vous respirez, vous reconnaissez les techniques des adeptes de l’astrologie. 

«  – Année du buffle, dans l’horoscope chinois, enchaîne-t-elle » 

Vous avez le souffle coupé, vous n’aviez pas anticipé l’astrologie sino-américaine, vous étiez restée sur des valeurs sûres, signes astraux et numérologie. Vous sentez maintenant que votre soutien-gorge vous comprime la poitrine. Quelle idée avez-vous eu de mettre une blouse transparente! Vous avez minimisé l’effet du stress et une sudation anormale. Vous optez pour la franchise pour vous débarrasser de cette fâcheuse. 

«  – Vous savez, l’horoscope chinois… »

 Devant votre air apathique, elle continue: 

«  – Vous n’y connaissez rien et cela ne vous intéresse pas. Cela ne m’étonne pas, vous êtes bien de l’année du buffle: vous n’êtes pas douée pour les relations sociales, n’est-ce pas? Je ne me trompe jamais, les buffles préfèrent rester seuls. » 

 Tous vos espoirs sont anéantis et vos efforts piétinés. Une spécialiste d’astrologie sino-américaine vous a coupé les ailes. Vous retournez au plateau de fromages, non plus par dépit mais pour noyer votre infortune dans une pâte molle. Vous vous jetez sur un Pont l’Evêque et vous corrigez les coupes désastreuses des convives. 

« – Vous semblez être une experte. » 

Et voilà, vous n’y échappez pas, votre francité vous rattrape, vous tentez à chaque fois d’éviter ce qui va suivre, mais sans succès. 

« – Vous êtes française, vous venez d’où?

– De Paris.

– Merveilleux, nous y allons au mois d’avril avec ma femme et mes deux filles. J’espère que d’ici là « les gilets jaunes » en auront fini avec leurs manifestations. Vous pensez que le mouvement va continuer pendant combien de temps? » 

Les « gilets jaunes », il ne vous manquait plus que ça. Vous n’avez évidemment pas révisé parce que vous refusez qu’ils soient l’objet d’un small talk entre pâte dure et pâte molle. Vous êtes prête à rendre les armes, à renoncer à tout mais vous sentez quelque chose monter en vous, que pour le moment vous n’identifiez pas, et subitement, alors que vous tourniez les talons, vous vous retournez et vous perdez le contrôle de tout: 

« – Mais vous vous foutez de qui? Vos filles, votre femme? Qu’est-ce que le monde en a à foutre? Le monde en est là, « les gilets jaunes » en sont là, cette petite fille du Guatemala morte le 13 décembre en est là, les kurdes en seront là, les syriens en seront là quand les troupes américaines auront quitté le territoire, la démission de Jim Mattis laissera le monde là, les élèves de ce pays tués par balles en resteront là tant que Betsy DeVos sera là, la caravane de migrants en est là parce que le monde crève de nos small talk, le monde crève car nous faisons semblant, le monde crève parce que chaque jour nous éloigne de notre humanité, le monde crève et nous crèverons tous bientôt, vos filles, votre femme aussi, putain de gilets jaunes ou pas. 

  C’est certain, vous reprendrez bien une tranchette de Cabécou, je le coupe dans quel sens? » 

Vos talons vous cisaillent les pieds, votre soutien-gorge vous coupe l’abdomen en deux, votre blouse transparente laisse deviner vos bourrelets accumulés et les bulles ne vous soulagent plus. Vous avez foutu votre régime en l’air en vous gavant de pâtes molles et dures et vous avez échoué piteusement. Small talk, big talk, rien n’y fait, vous entrez bientôt dans votre troisième année en Trumplandia et vous vous dites aujourd’hui jeudi 20 décembre que finalement, vous reprendriez bien un peu de gras et de chocolat, quota ou pas, il parait que c’est bon pour le moral. 

Jour. Nuit. 

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