C’est arrivé près de chez vous à Trumplandia

20 février 2019 #26

« Mais moi les dingues, j’les soigne, j’m’en vais lui faire une ordonnance, et une sévère, j’vais lui montrer qui c’est Raoul. Aux quatre coins d’Paris qu’on va l’retrouver, éparpillé par petits bouts façon puzzle… Moi quand on m’en fait trop j’correctionne plus, j’dynamite… j’disperse… et j’ventile…» Les tontons flingueurs, Michel Audiard. 

Nuit. Jour. 

L’autre jour, j’ai failli buter une nana de chez Delta Airlines parce que j’ai été débitée trois fois du montant de mon siège et que la nana m’affirmait après vingt minutes d’attente sur messagerie avec musique d’ascenseur et trente minutes de discussion que non pas du tout j’ai sans doute mal lu mon relevé de compte et j’ai dû confondre les chiffres parce que ce n’est pas possible cela n’arrive jamais des trucs comme ça sur Delta. Mais j’ai pas. 

Aujourd’hui j’ai été sur le point de dézinguer un mec pendant que je faisais mon jogging hebdomadaire parce que le mec après plusieurs requêtes n’avait toujours pas bougé du sentier et que son putain de chien m’a sauté dessus avec ses pattes dégueulasses et que j’ai été obligée par conséquent de faire un pas de côté à toute vitesse sur un talus boueux pour les dépasser dans l’espoir que le chien ne viendrait pas en plus trottiner à ma suite en me reniflant l’arrière-train. Mais j’ai pas. 

La semaine dernière j’aurais pu trucider une nana qui, sur la plage devant le spectacle des vagues du Pacifique qui viennent terminer leur course sur les rivages de Waimanalo, écoutait de la musique de bimbo à tue-tête, en se dandinant langoureusement dans un mini bikini et en secouant son chignon comme une pelote de laine ébène. Mais j’ai pas. 

Un jour c’est sûr, j’ai été à deux doigts de démembrer un élève qui, au moment d’entrer en scène, a cassé l’accessoire de son partenaire, déchiré son costume après avoir foutu un bordel innommable en coulisse alors qu’on avait dit à cette cohorte de sauvageons qu’on ne jouait pas avec les accessoires des autres. Mais j’ai pas. 

Tous les jours, j’ai des pulsions de meurtre quand je rentre chez moi après une dure journée de labeur et que la température intérieure est de 17 degrés Celsius, été comme hiver, parce que mon conjoint a un métabolisme de boeuf et que, en plus, il paraît que le froid ça conserve et que ce n’est pas compliqué de foutre un pull et des chaussettes en laine, été comme hiver. Mais j’ai pas. 

Bien sûr, je ne nie pas le grand bonheur d’être mère et cette douce entrée dans la vie de la répétition du même qui, au moment de l’adolescence, prend tout son élan et met à l’épreuve votre sens olfactif, votre capacité à tolérer ce que jamais vous n’aviez envisagé de tolérer. Ce grand bonheur s’accompagne aussi d’un sourd désir d’infanticide le jour où pour la deux-cent cinquantième fois de l’année je ramasse un caleçon sale à l’envers au milieu d’une pile de livres et de chaussettes célibataires tandis que l’adolescent bien-aimé regarde pour la deux-cent cinquantième fois la même vidéo sur un écran de la taille d’une chaussette. Mais j’ai pas.

Combien de fois également ai-je rêvé secrètement de bousiller ceux qui m’ont demandé d’où je venais et quelle était l’origine de mon merveilleux accent? Laissez-moi deviner, chère petite madame, votre charmant accent, c’est joli vraiment, allemand peut-être ou hollandais? Putain allemand, quand même!? Mais j’ai pas. 

Sans compter le nombre de jours où, coincée dans les embouteillages, j’aurais voulu étriller celui ou celle qui se croyant plus malin que les autres coupe la file de voitures et vient se rabattre juste devant moi en ayant l’insolence de me remercier dans le rétro par un signe de  la main discret mais réel avec un clin d’oeil en accompagnement comme si nous étions d’accord avec ces pratiques de malotru. Mais j’ai pas. 

Je ne parle évidemment pas de l’indicible aspiration de tous à voir disparaître le voisin bruyant, le voisin envahissant, celui ou celle par exemple qui chaque soir dépose comme un trophée sur le palier ses déchets quotidiens, ou le voisin de vacances qui s’ingénie consciencieusement à vous gâcher votre séjour sous prétexte que parce que. Mais on n’a pas. En tout cas j’ai pas.

Et je passe sous silence tous les autres meurtres non perpétrés que mon éducation bourgeoise m’empêche de mentionner et que mon aspiration à la citoyenneté me défend. Aujourd’hui mercredi 20 février, en Trumplandie je pourrais moi aussi demander le prix Nobel de la Paix à mes voisins japonais pour avoir maintenu la paix près de chez moi.  

Jour. Nuit. 

2 commentaires sur “C’est arrivé près de chez vous à Trumplandia

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