Bienvenue dans l’âge ingrat à Trumplandia

20 mars 2019 #27
à Monsieur Berton , mon professeur de français au collège
à Madame Grandval, ma professeure de français au lycée
à mes parents,
à mon frère, complice de pince à cornichons.

Nuit. Jour.

-Mais si vous verrez, chère petite madame, je vous assure un jour, un jour votre fille, ce sera pas mal du tout. Il faut attendre, voilà tout. Pour le moment, sa pensée, disons, est très confuse, mais croyez-en mon expérience, vous serez surpris, elle sera capable. En attendant, elle est évidemment très distraite et très bavarde aussi. Bien sûr ses résultats scolaires ne sont pas à la hauteur de vos espérances, je comprends, mais prenez votre mal en patience, chère petite madame, votre fille, ça viendra, oui, mais pas tout de suite.
-Pas tout de suite, soit, mais la grammaire, monsieur? Tout de même, il me semble qu’elle n’y entend rien.
-Mais enfin, la grammaire, chère petite madame, est-ce vraiment nécessaire? Voulez-vous en faire une linguiste? Non? Nous sommes d’accord, elle ne sera pas linguiste, alors la grammaire, ma foi!
-Votre foi, votre foi, cher monsieur, peut-être, mais en attendant, les dictées, c’est épouvantable. Un jour quinze, un jour zéro. On n’y comprend rien. Comment cette enfant peut-elle avoir des résultats aussi incohérents?
-Chère petite madame, l’adolescence ne s’inscrit dans aucune logique temporelle et l’acquisition des connaissances est un grand mystère. Ceux qui vous vendent des recettes pour maîtriser notre foutue langue française sont des charlatans.

Nous voilà bien avancés. Nous avons là une adolescente pré-pubère, voire pubère, avec le cheveu gras à la racine mais sec aux pointes, le teint rose teinté d’un vilain petit acné, et une masse graisseuse collée sous les fesses, qui s’est installée, semble-t-il, pour un moment. Surtout, nous avons une adolescente dont les résultats désespèrent un peu ses parents. L’adolescente, elle, se désespère parce qu’en 1986 WHAM vient d’annoncer la séparation du groupe et elle s’inquiète pour Andy et George. Elle se désespère parce qu’elle déteste ce pantalon rouge qui lui moule les fesses qu’elle déteste aussi. Elle se désespère parce qu’il faut qu’elle passe à table et interrompe la conversation qu’elle avait commencée il y a deux heures avec sa copine au téléphone. Elle se désespère enfin parce que la réunion parents-profs est une épreuve annuelle qui en annonce une autre, l’épreuve trimestrielle du bulletin scolaire. Alors elle voudrait pouvoir les faire disparaitre afin qu’elle puisse se concentrer exclusivement à la lecture en cachette de Podium magazine et à la longueur de son tee-shirt qui pourrait peut-être faire oublier l’amas de cellulite que l’entrée dans l’adolescence vient de lui offrir. Comme toutes les adolescentes, elle ne manque pas d’imagination. Et si elle pouvait au moins retarder la venue de ces bulletins scolaires pour pouvoir profiter encore un peu d’une quiétude illusoire qui se volatilisera à l’arrivée de la sentence trimestrielle. Alors qu’elle mange un troisième Balisto jaune qu’elle vient de regretter immédiatement pour des raisons évidentes, son regard tombe sur la pince à cornichons. L’instrument de sa libération est devant elle, rangé dans un pot rouge en grès, en attente d’être détourné de ses fonctions premières. Elle reboutonne son pantalon rouge qui la boudine encore plus après le passage des trois Balisto jaunes et prépare son plan d’attaque.

1. Caler la pince à cornichons dans la poche arrière du pantalon et la recouvrir du tee-shirt long choisi pour les raisons que nous connaissons.
2. Se poster dans le hall d’entrée d’un air de ne pas y toucher.
3. Attendre le moment propice pour faire usage de la pince à cornichons.
4. Sur la pointe des pieds et par l’effet d’une légère contorsion du buste, introduire la pince à cornichons de manière latérale en faisant bien attention à ce que l’on puisse actionner son mécanisme de bas en haut, retenir son souffle et relâcher le tout quand l’un des habitants du 12 vient d’entrer dans le hall.
5. Reprendre son air de ne pas y toucher, dissimuler habilement la pince à cornichons dans la manche du tee-shirt en la faisant remonter discrètement le long du bras et attendre que cet importun prenne l’ascenseur pour recommencer l’étape 4 avortée.
6. Reprendre l’entreprise sur la pointe des pieds le buste collé à la paroi, introduire à nouveau la pince à cornichons et tenter sans le faire glisser de récupérer dans la boîte aux lettres, dont elle n’a pas la clé, le bulletin scolaire du premier trimestre.
7. Monter dans l’ascenseur et replacer dans le pot rouge en grès la pince à cornichons et ouvrir, sans la déchirer, l’enveloppe qui détient la sentence. Lire d’un air consterné les commentaires cinglants d’une dizaine d’enseignants qui tous s’accordent à dire que décidément ce n’est vraiment pas brillant et que capable, peut-être, mais à démontrer.

Et c’est consternée qu’aujourd’hui mercredi 20 mars 2019, âgée de 45 ans, toujours affublée de l’amas graisseux et celluliteux accumulé depuis l’âge ingrat, elle ne sait si elle a réussi à démontrer quoique ce soit, mais elle se rend compte, non sans une certaine aversion, qu’elle n’est pas vierge de toute ressemblance avec l’homme à la tête d’orange car lui aussi a usé dans le passé de pince à cornichons pour les raisons que nous connaissons.1

Jour. Nuit.

1. A ce jour, les bulletins scolaires de Donald Trump ne sont pas consultables en raison des probables mauvais résultats du 45ème président des Etats-Unis.

2 commentaires sur “Bienvenue dans l’âge ingrat à Trumplandia

  1. Donc, tu as toutes les chances pour etre Presidente des Etats-Unis, yeah, nous sommes sauves!!!!
    Flute, petit probleme, tu n’est pas nee aux Etas-Unis….

    J'aime

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