La vie est belle à Trumplandia

20 juin 2019 # 30

Nuit. Jour.

« Le père disaient : « Que c’est beau ! que c’est beau ! on dirait que tout l’or du pauvre monde est venu se porter sur ces murs. » — Les yeux du petit garçon : « Que c’est beau ! que c’est beau ! mais c’est une maison où peuvent seuls entrer les gens qui ne sont pas comme nous. » — Quant aux yeux du plus petit, ils étaient trop fascinés pour exprimer autre chose qu’une joie stupide et profonde. » Les yeux des pauvres, Baudelaire.

Il regardait le fleuve interdit, le fleuve fantasmé et il se souvenait de ce jour de grosse pluie quand son père l’y avait emmené. Il avait cru à une aventure mystérieuse. Il s’était dit que ce serait son secret à lui avec son père. Ils étaient partis le matin et son père d’une voix autoritaire avait annoncé à sa mère: « on y va, on reviendra pour le déjeuner.» Arrivés près du fleuve après une heure de course au milieu des roseaux, son père l’avait saisi tout à coup par le col de sa chemise bleue du dimanche et soulevé d’un mètre au-dessus du sol. Il avait été surpris par la violence du geste, mais rien dans ce matin de juin ne l’avait préparé à ce qui allait suivre. Déjà le col de sa chemise lui cisaillait le cou et il sentait la sueur lui couler le long des bras; une sueur acide, celle qui vient quand la peur vous comprime le coeur. Son père avait l’oeil noir et ne bougeait pas d’un millimètre. Il ne disait rien. Il le tenait au-dessus des eaux boueuses du fleuve et ses pieds gesticulaient dans l’air. Soudain, après quelques minutes, il le projeta au sol et dans un mouvement encore plus brutal le remonta dans l’air. Il eut l’impression que son foie allait lui sortir par la bouche. Puis quelques instants plus tard, son père effectua la même opération une dizaine de fois sans s’arrêter. Il fut très vite envahi par une nausée âcre et il était persuadé que ses yeux étaient sortis de leur orbite. Finalement, son père le reposa vigoureusement au sol et il sentit ses jambes se dérober sous lui. Encore étourdi, le ciel et le fleuve ne faisant plus qu’un, il l’entendit dire d’une voix ferme: « le fleuve interdit, jeux interdits près du fleuve. Ce n’est pas un goût âcre que tu auras dans la bouche, mais celui de la boue, ce n’est pas la sueur acide qui mouillera tes vêtements, mais les eaux du fleuve qui noieront ton intérieur. Tu ne seras plus dans les airs, mais tu seras comme une pierre jetée au fond du fleuve après avoir voltigé dans les flots. ». Il ne dit rien de plus et dans un silence mortifère ils rentrèrent pour le déjeuner.

Il regardait le fleuve interdit, le fleuve fantasmé. Il regardait ces deux corps la tête dans le sol, le nez écrasé dans la boue. Une grosse larme coula le long de ses joues lorsqu’il vit le petit bras de la fillette toujours enroulé autour du cou de son père. Et puis ses sanglots redoublèrent lorsqu’il comprit que ces deux-là même dans la mort n’avaient pas réussi à franchir la frontière. Ils étaient de l’autre côté, à jamais. Il se demanda si le père au matin avait dit à sa fille: « on y va, on sera là-bas pour le déjeuner, tu verras. » et s’il avait ajouté: « ce sera comme un jeu, on ne fera qu’un. Tu seras tout près de moi, collée à moi, comme le jour où tu es née et que je t’ai glissée en dessous de mon tee-shirt sur mon ventre pour sentir ton petit corps, pour entendre battre ton petit coeur. Ce sera pareil, nous sentirons l’eau douce couler, parfois il y aura une vaguelette qui viendra nous éclabousser, nous rirons, tu n’auras pas peur, tu mettras ton bras autour de mon cou et rien ne pourra nous séparer. » Et c’était vrai. Il n’avait pas menti le père. Rien ne les avait séparés, même pas le fleuve et sa boue, même pas les flots glauques, même pas la mort. Ils étaient là, comme les amants de Pompée, figés pour l’éternité.
Et c’est alors qu’il s’est étranglé, que sa voix est devenue rauque comme celle de son père disparu depuis longtemps, et il s’est mis à hurler comme un dément « le fleuve interdit, jeux interdits près du fleuve ». Et il s’est tu. Et dans un silence mortifère il est rentré pour le déjeuner.

Aujourd’hui mardi 25 juin, j’entends les pas de tous ceux qui veulent aller déjeuner là-bas, j’entends les cris de tous ceux qui sont arrêtés là-bas, j’entends les sanglots de ces enfants arrachés aux leurs, et je pleure ces deux-là, Oscar Alberto et Angie Valeria qui, comme tant d’autres ici et ailleurs, finissent leur courte vie dans les eaux bouillonnantes des Styx internationaux.

Jour. Nuit.

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