L’année des méduses à Trumplandia

20 août 2019 #32

« – Qu’est-ce que cela peut faire que je lutte pour la mauvaise cause puisque je suis de bonne foi? – Et qu’est-ce que ça peut faire que je sois de mauvaise foi puisque c’est pour la bonne cause. »  Spectacle, Jacques Prévert

Nuit. Jour. 

Quand on arrive sur une plage corse, on ne scrute pas le bleu de l’horizon, on ne hume pas l’air marin, le maquis et la farigoule,  on ne se préoccupe pas de savoir s’il y aura de la place pour son parasol, sa serviette, sa glacière, son canard gonflable.

Quand on arrive sur une plage corse, on compte le nombre de personnes dans l’eau, pas parce qu’on souffre d’un trouble obsessionnel compulsif, pas parce qu’on fait réviser ses tables de multiplication au petit, d’ailleurs le petit n’est plus petit, il est presque grand, pas parce qu’on ne tolère plus l’espèce humaine et qu’on espère secrètement que tous les pinzuti quittent la plage.

Quand on arrive sur une plage corse, on cherche les taches rouges qui émaillent le grand bleu, pas parce qu’on essaye de peindre une aquarelle marine, pas parce qu’on souffre d’une maladie oculaire incurable. 

Quand on arrive sur une plage corse, on s’allonge, on écoute, on regarde et on attend.

Quand on arrive sur une plage corse, on espère que les signes extérieurs ne soient pas trompeurs et on les liste une dernière fois avant la grande aventure aquatique: 

1. Il y a de nombreux nageurs qui batifolent. On peut en compter une centaine qui barbotent et s’esclaffent de temps à autre.

2. Il n’y a pas de taches rouges parce que les nageurs ont délaissé leur épuisette sur le rivage et elles reposent tranquillement sur le sable.  

3. Il n’y a pas de hurlements soudains, d’enfants qui sortent de l’eau précipitamment.

4. On ne distingue pas au loin de commentaires avisés il faut mettre de la mousse à raser,  il faut appliquer du vinaigre et frotter avec du sable, il ne faut surtout pas rincer avec de l’eau claire, et vous avez essayé le citron? Il faut appliquer la crème à la cortisone dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, il faut inspirer trois fois intensément et bloquer sa respiration puis se recouvrir de sable, il faut… 

Alors en toute confiance, on se lance, on s’immerge et on s’engage vers le large d’une brasse un peu incertaine et malhabile, le masque déjà embué et les cheveux collés sur le front. Puis enhardi par la douceur de l’eau, on avance vers le grand large, au-delà des bouées jaunes pour s’éloigner des clameurs de la plage. On flotte, on goûte au sel qui parfois se cristallise à la commissure des lèvres. Le reflet du soleil percute le verre du masque et étourdi pendant quelques secondes, des étoiles de lumière se mettent à flotter au-dessus de l’eau. Dans cet instant de grande union avec la nature, dans ce moment de bonheur solaire, on oublie tout. On oublie que la mer Méditerranée est le théâtre du naufrage de l’humanité, on oublie que ses fonds marins sont couverts de sacs plastiques, on oublie que les tortues de mer en meurent chaque année, on oublie que la surpêche du thon va bientôt être à l’origine d’une douleur aiguë qui va vous saisir la cheville gauche parce qu’il n’y a plus d’années sans et qu’il n’y a que des années avec. Putain, putain, putain, putain, il faudra mettre de la mousse à raser,  il faudra appliquer du vinaigre et frotter avec du sable, il ne faudra surtout pas rincer avec de l’eau claire, il faudra essayer le citron, il faudra appliquer la crème à la cortisone dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, il faudra inspirer trois fois intensément et bloquer sa respiration puis se recouvrir de sable, il faudra…Il faut surtout retourner vers le rivage avec cette douleur qui vous cisaille la cheville. Dans un effort ridicule de ballerine des mers tandis qu’on agite les bras pour pouvoir lever la jambe au-dessus des flots, on évalue les dommages: brûlure, peau rougie et quelques marques de tentacules en guise de signature. C’est alors que dans la confusion, le masque à présent complètement opaque, l’horizon se confondant avec le ciel, le rivage disparaissant dans la clarté éclatante de l’après-midi, on cherche tout-à-coup un coupable, on veut désigner celui qui serait responsable de votre désaccord soudain avec la nature.

De retour sur la terre ferme, on maudit les épuisettes abandonnées sur la plage et celui qui, lundi 26 août 2019, injurie l’humanité à venir en faisant l’école buissonnière au G7 tandis que la grande barrière de corail diminue, l’Amazonie brûle, l’Alaska se réchauffe, les parisiens crèvent de chaleur et de pollution, le glyphosate est dans nos assiettes, les perturbateurs endocriniens dans nos biberons, la banquise fond, les glaciers disparaissent et les méduses en Méditerranée sabotent nos étés!

Jour. Nuit.  

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