Anti-hagiographie à Trumplandia

20 novembre 2019 #35 

« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature» Les Confessions, Jean-Jacques Rousseau. 

Nuit. Jour. 

Il était né adipeux, le cheveu rare à la couleur indéterminée. Son visage n’était pas poupin car ses yeux oblongues lui donnaient un air fourbe. Sa peau, luisante et si transparente qu’on aurait pu voir ses veines, inquiétait son entourage, et dès la naissance, on le tartina de crème pour tenter de lui redonner de l’élasticité et de l’épaisseur. Il rejeta, sans que l’on sût pourquoi, le lait maternel et son goût pour les produits industriels commença, paraît-il, au tout début. Ses premiers mots ne furent pas «mommy» ou «daddy» mais «  no, no, no ». Ses parents s’imaginèrent alors que ce triple « no » originel était la marque d’un caractère fort qui le mènerait loin. Puis il jeta et lança beaucoup d’objets de toutes sortes à la tête de ses parents désemparés qui, très vite, comprirent qu’ils n’étaient pas en mesure de discipliner ce petit démon. Ils décidèrent que seule une nourrice autrichienne pourrait le contenir. Les nourrices autrichiennes successives, bien qu’ayant la main lourde, ne résistèrent pas aux assauts du petit Donald. Elles s’appliquèrent pourtant à lui apprendre les rudiments des bonnes manières mais rien n’y faisait: cet enfant était, selon leurs dires, incorrigible. Alors on le laissa agir et on ferma même les yeux quand il s’en prenait à sa soeur et lui envoyait le chou farci à la figure. Cela dura un certain temps, jusqu’à l’école primaire. Les murs de la cuisine furent recouverts de nombreux aliments jusqu’à ce que les nourrices épuisées se résignent à ne préparer que des hamburgers au petit Donald. Il continua d’ailleurs de grandir, à la surprise de tous et, à l’école primaire, le médecin scolaire nota dans son carnet de santé que la longueur de ses jambes comparée à la taille de son buste était tout à fait anormale. Cette asymétrie était d’ailleurs amplifiée par cette habitude qu’il avait prise de porter son pantalon au-dessus du nombril.  Dans la cour de récréation, il vivait un supplice quotidien. Il n’était pourtant pas le dernier lorsqu’il s’agissait d’humilier l’un de ses camarades mais il ne pouvait supporter le surnom dont on l’avait affublé  en raison de la petitesse de ses doigts : « baby chicken nuggets, nuggie, nuggie, nuggie». 

Evidemment ce qui devait arriver arriva. Il avait toujours été revêche, les moqueries de ses camarades le rendirent mesquin et brutal. Il faut dire qu’il n’avait pas les mots pour se défendre et qu’il éructait sans cesse des insultes mono-syllabiques à défaut de vraiment pouvoir faire mieux. Il fut donc renvoyé. Ses parents ne virent qu’une seule solution, l’internat militaire. Il n’y apprit pas grand chose, si ce n’est que le sport et les femmes pouvaient aisément remplacer l’érudition. Son vocabulaire demeura donc très restreint mais il développa l’art de la formule choc, des pléonasmes et des exagérations pour cacher ses lacunes. Ses allures d’aryen bien nourri, son sourire carnassier et son aplomb firent le reste. Son goût pour tout ce qui brille le mena inévitablement vers des études de commerce. On ne sut s’il y excella, mais on dit qu’il aurait pu vendre du lait rance à sa mère (certains y virent un signe freudien incontestable) en lui assurant que ce serait bon pour son teint. A la fin de ses études, comme tout fils à papa, il reprit très vite les rênes de l’entreprise familiale, et tandis qu’il s’employait consciencieusement à détruire ce que son père avait entrepris en menant la firme à la banqueroute (là encore, nombreux furent ceux qui ne purent s’empêcher de faire des liens psychanalytiques), ses montres, costumes et taille de noeuds de cravate grossissaient. Il avait des façons de nouveau riche alors qu’il ne l’était pas. 

Les années 80 lui allèrent à merveille, le verbe haut, les coiffures choucroute, épaulettes cache-misère et top-modèles au bras le conduisirent naturellement à la télévision. Il y régna en petit tyran pendant des années et y anima une émission de télé-réalité dans laquelle il put assouvir tous ses désirs de puissance. C’est que, de temps-en-temps, seul devant son hamburger et son coca-cola, il avait l’impression d’entendre «baby chicken nuggets, nuggie, nuggie, nuggie ». Dans ces moments, il hurlait comme un dément: «  you’re fired, you’re fired, you’re fired » et la domestique autrichienne (ersatz aussi d’un temps perdu) accourait dans la cuisine et lui susurrait à l’oreille «  Ach so, es ist okay, es ist okay, es ist okay». 

Les voix ne disparurent pas mais la domestique autrichienne si. La nouvelle top-modèle accrochée à son bras ne pouvait se faire à l’idée qu’on parlât allemand chez elle. Ce fut le début de la fin. Rien n’arrivait à le rassurer. Il n’était plus en mesure de briller dans les stades et sur les terrains de golf. La sédentarité, les excès, les nuits trop courtes avaient considérablement diminué ses aptitudes physiques, quant à ses aptitudes intellectuelles, elles se réduisaient comme une peau de chagrin. Il ne parlait plus qu’en grimaces, onomatopées et adverbes d’amplification. Il lui fallait prouver à ces petits bâtards de l’école primaire qu’il serait leur chef ultime.  «ach so, ach so, du bist mein kleiner prinz». Il s’imaginait, en prince Machiavel, écrasant comme de vulgaires punaises de ses doigts, de ses «baby chicken nuggets» ses démons de l’enfance. Le timing ne pouvait être meilleur, un autre de la télévision au teint orange (on lui avait sans aucun doute à lui aussi tartiné des couches de crème à la naissance pour que sa couleur à l’âge adulte soit si indéfinissable) et aux cheveux gominés lui avait ouvert la voie. Il s’y avança, comme Moïse sur les eaux, en maître absolu de démocraties à l’agonie et de peuples en décrépitude. Tous hurlaient à sa suite « MAGA, MAGA, MAGA » comme signe de ralliement sans trop savoir de quoi il s’agissait.  Cela dura une longue année. A la surprise générale et dans un moment de stupeur inédite, le monde découvrit le 20 novembre 2016 que le « commander in chief » était « nuggie, nuggie, nuggie » l’homme aux doigts de « baby chicken nuggets ». 

A suivre. 

Jour. Nuit. 

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