Scream in Trumplandia

20 décembre 2020, #48

“ Du porc, on ne perd que le cri.” Proverbe Limousin. 

Nous vous présentons aujourd’hui la scène du cri. De quel cri s’agit-il? 

Le cri dont on parle ce soir est “l’expression phonique d’une sensation, d’un état physique ou moral, ressenti en profondeur très intensément”, expression phonique d’autant plus intense dans notre situation, vous comprenez pourquoi, cela va de soi. En ce qui concerne l’état physique ou moral, tout dépend bien entendu de la manière dont vous avez vécu l’ensemble. Certains, rongés de l’intérieur pendant quatre ans, gardent à jamais les terribles stigmates d’un corps souffrant: prise de poids, perte de poids, cheveux blancs, calvitie, yeux cernés, lombalgie, surdité précoce, abattement général. D’autres, rongés de l’intérieur pendant quatre ans, gardent également les stigmates tout aussi terribles d’un esprit souffrant: troubles du comportement, du sommeil, phobies multiples, sensorielles, visuelles, anxiété généralisée. Nous n’oublions pas, car ils existent, ceux qui cumulent les deux états: décrépitudes morale et physique. 

Pourquoi présenter cette scène du cri aujourd’hui? 

Cette scène du cri est un exploit technique et nous rendons hommage à tous ceux qui ont contribué à son succès, directement et indirectement. Je ne pourrais vous décrire les nombreux moyens mis en place pour la réalisation de cette scène, mais enfin vous en imaginez la teneur. Il a fallu ne jamais lâcher prise. Il a fallu être en contrôle sans jamais perdre de vue l’objectif principal. Il a fallu déployer la totalité de nos ressources. Il a fallu attendre. Il a fallu tenir bon. Il a fallu faire et refaire pour un résultat qui se veut à la mesure de l’événement. 

La voici. 

Image satellite du continent américain. Zoom sur l’Amérique du Nord. Plongée sur Washington DC, origine du cri. Ciel bleu, rues désertes, des drapeaux flottent au vent. La caméra au ras du sol nous fait sentir la vibration générée par le premier cri. 

D’où vient-il ce premier cri? Qui est le premier crieur? 

La caméra se rapproche dans un long travelling avant. Un homme de dos aux cheveux gris, costume bleu impeccable, repassé, amidonné, crie. On ne sait pas encore qui est cet homme, mais son cri profond et pénétrant, comme sorti du tréfonds de ses entrailles, ouvre la scène. Tout son corps tremble dans son costume bleu. La caméra passe au travers de ce dos originel et s’ensuit, un long plan, le plus long de l’histoire du cinéma. On dirait que la caméra se déplace plus vite que la lumière et parcourt en quelques instants la totalité du territoire américain. Les cris viennent de partout. Du Sud, du Nord, de l’Est, de l’Ouest. Ils viennent de tous: vieux, édentés, jeunes, vigoureux, handicapés, vaillants, fatigués, noirs, blancs, natifs, asiatiques, latinos, riches, pauvres, classes moyennes, prolétaires, milliardaires, hommes, femmes, homo, hétéro, trans, bi, queer, gauchistes, progressistes, conservateurs. La caméra s’arrête une fraction de seconde sur toutes ces bouches enfin libérées qui tantôt exhalent un souffle qui se veut cri, tantôt se tordent de joie et rugissent, tantôt expirent sur une note aiguë, tantôt font sonner une clameur, tantôt, ouvertes, exultent de plaisir, tantôt, presque fermées, font jaillir un cri en creux, tantôt ressemblent aux cris orgasmiques de ceux qui n’ont pas joui depuis quatre ans, tantôt crient comme des enfants qui jouent, tantôt inspirent amplement et de leur gosier sort un cri soutenu, tantôt enfin crient avec les yeux et dans un petit rictus émettent un minuscule son qui dira aussi bien que tous les autres et sera comme tous les autres “l’expression phonique d’une sensation, d’un état physique ou moral, ressenti en profondeur très intensément”. 

Combien sont-ils ces crieurs? 

Ils sont exactement 81 283 485. Quatre-vingt-un-millions deux-cent-quatre-vingt-trois-mille quatre-cent-quatre-vingt-cinq crieurs. Après que la caméra a enregistré tous ces cris, a traversé les grandes plaines, escaladé les rocheuses, vogué le long du Mississippi, la voilà revenue à Washington DC où nous retrouvons le crieur originel. Il est toujours de dos, son corps tremble encore, bouleversé par l’intensité de l’expérience phonique. Le dernier crieur s’arrête. Silence. Le temps est suspendu. Le ciel bleu de Washington DC envahit l’image. Au milieu du bleu, l’homme se retourne. Gros plan sur son visage souriant: derrière ses lunettes cerclées de métal ses yeux, de la couleur du ciel le 20 janvier 2021, pétillent de bonheur. Nous reconnaissons son visage sans le reconnaître vraiment tant il est aujourd’hui détendu. Son regard nous invite à le rejoindre. Les 81 283 485 crieurs s’autorisent eux aussi un relâchement longtemps attendu, certains peut-être même s’autorisent à être heureux. L’homme qui rit derrière ses lunettes, nous pouvons maintenant l’identifier, c’est le Docteur Anthony S. Fauci. Il nous sourit. Nous lui sourions en retour. Fondu enchaîné. Les visages des 81 283 485 disparaissent. Effroi. Apparaît le visage de l’homme à tête d’orange. Il est agité, il pointe du doigt un ennemi invisible, il a la bouche distordue, le visage contracté, les traits tirés. On dirait qu’il voudrait crier lui aussi, un cri tout autre, un cri sale mais “ du porc, on ne perd que le cri”. 

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