À la Une

Collection 20** à Trumplandia

20 septembre 2020 # 45

“Il me faisait marrer, avec cette façon qu’il avait de répéter ça ne pardonne pas, ça ne pardonne pas, comme s’il y avait quelque chose qui pardonne.” La vie devant soi, Romain Gary.

Jour. Jour.

“ Approchez, approchez, venez découvrir le nouvel épluche-légumes révolutionnaire! Approchez, approchez, chère petite madame, parce que je suis certain que vous avez déjà pesté en cuisine pendant l’épluchage dominical des pommes de terre quand les épluchures restent coincées dans la lame, n’est-ce-pas chère petite madame, que vous avez déjà pesté? Oui, oui, je le savais, et bien avec cet épluche-légumes révolutionnaire, finies les épluchures coincées dans la lame, à la place quand vous épluchez vos pommes de terre, chère petite madame, c’est une oeuvre d’art que vous faîtes! Oui vous m’avez bien entendu, une oeuvre d’art! Ne levez pas les yeux au ciel, regardez, j’épluche les légumes et chaque épluchure, grâce à une lame révolutionnaire, crée une oeuvre d’art éco-responsable! Non seulement, vous ne pestez plus en cuisine mais vous vivez en harmonie avec votre monde, vous cuisinez et créez sans gâcher! Approchez, Approchez!”
“Approchez, Approchez, venez découvrir l’outil indispensable pour tous vos rendez-vous galants, vos rendez-vous professionnels, vos rendez-vous tout court, approchez chère petite madame, dites-moi vous avez déjà eu la sensation que vous aviez une feuille de frisée coincée dans les dents? N’ayez pas honte chère petite madame, tout le monde sait bien que vous êtes nombreuses à ne plus commander de frisée quand vous êtes au restaurant, rendez-vous galant ou pas, et que vous avez aussi banni les spaghettis bolognaises depuis longtemps. Mais avec la fourchette fri-spa vous pouvez à nouveau commander vos plats préférés. La fourchette fri-spa nettoie discrètement vos dents et enroule en même temps les spaghettis. Finies les sueurs froides au moment de manger, la fourchette fri-spa vous libère et allège vos rendez-vous galants, vos rendez-vous professionnels, vos rendez-vous tout court. Approchez, approchez! ”
“Approchez approchez chère petite madame, je vois bien que vous n’êtes pas de celles qui s’intéressent à des épluches-légumes ou des problèmes de rendez-vous galants, vous n’êtes pas de celles qui s’empêcheraient de manger de la frisée et des bolognaises! Ne faîtes pas l’étonnée, vous êtes bien au-dessus de tout ça, vous pensez que ces méthodes et ces concepts sont d’un autre temps et VOUS AVEZ RAISON, il faut être de son temps n’est-ce-pas? Et vous l’êtes, je le vois tout de suite à votre allure, VOUS ETES une élégante engagée. Ne riez pas! J’ai ce qu’il vous faut et ce qu’il vous faut ce n’est pas une fourchette, ou un épluche-légumes, ce qu’il vous faut c’est la pièce manquante, celle qui va remplacer la petite robe noire, la pièce noire sur blanc qui va avec tout, qui va avec le jean, avec le jogging, avec le tailleur pantalon ou la veste YSL, avec votre humeur, et surtout surtout, j’ai la pièce qui fait du bien, j’ai la pièce qui unit les nations, j’ai la pièce politique qui s’exporte, j’ai la pièce indispensable en voyage, j’ai la pièce politico-chic, en un mot j’ai la pièce universelle.

– Vous ne croyez pas que c’est un peu tard, cher petit monsieur?
– Bien au contraire, chère petite madame, vous êtes à l’avant-garde, c’est la pièce incontournable de nos démocraties agonisantes. Indémodable et toujours prête, prête pour tous les populismes à venir, prête pour 2024, prête pour 2022, prête pour toutes les dates à venir, dans tous les pays. La pièce internationale et intemporelle à mettre dans vos placards.
– Internationale cher petit monsieur, encore faudrait-il pouvoir voyager!
– Justement rendez-vous compte, chère petite madame, quand vous pourrez voyager, ce sera une pièce multilatérale, mais oui car il faudra bien, plus que jamais, demander d’excuser les présidents du monde entier. Approchez, approchez.”

Jour. Jour?

Nettoyage à sec à Trumplandia

20 août 2020 #44
“Comme une tache d’encre aux multiples bavures se dénouant et se renouant, glissant sans laisser de traces sur les décombres, les morts” La route des Flandres, Claude Simon.

Nuit. Jour.

Tu sais quand tu te lèves que ta nuit a été courte.
Tu te précipites sous la douche, tu te maquilles avec une truelle, tu n’oses même plus toucher aux cheveux de peur de découvrir ta tête réelle, tu t’habilles à l’arrache en engouffrant à toute vitesse une tartine beurre-miel et dans la précipitation tu taches ta chemise mais ces jours-là tu ne t’en rends pas compte parce que tu es trop préoccupée par des considérations inutiles et la seule chose qui t’intéresse c’est le second café que tu es en train de te faire pour survivre à la journée qui t’attend.
Tu les connais ces jours où tu n’as pas le temps de boire ce second café parce que finalement tu as vu que tu t’étais tachée. Tu es donc montée à toute vitesse te changer parce que tu ne supportes vraiment pas cette tache au milieu de ton poitrail. Tu redescends, saute dans ta voiture, fais l’américaine avec le mug posé dans le compartiment spécial mug. Evidemment ton mug est beaucoup trop large pour rentrer dans le compartiment du mug, tu jures que pour une fois qu’un truc est trop petit aux Etats-Unis ça tombe sur ton compartiment spécial mug, c’est quand même mal foutu, alors tu tiens ton mug dans la main gauche et tu sors du garage en marche arrière.
Tu le sais pourtant qu’il y a des nids de poule sur la chaussée, bien qu’il ne neige quasiment jamais, que les hivers ne soient pas rigoureux, que ces chaussées voient passer peut-être dix voitures par jour tout au plus, parce qu’ici l’entretien des routes c’est tout ça tout ça.
Tu le sais que le service public aux Etats-unis tout ça tout ça…mais dans ta précipitation, avec ton mug de café à la main tu as accéléré imprudemment, non pas que tu aies manqué d’écraser le quidam parce que de quidam dans cette rue il n’y en a pas, mais tu as oublié que tu avais le mug de café à la main et un léger soubresaut dans ta voiture aux suspensions irréprochables a fait basculer ta journée.
Jet de café sur chemise propre.
Tu es déjà très en retard, en cause, la première tache du matin, ta courte nuit, ta tête improbable que tu as tenté d’améliorer avec ta truelle. Tu es déjà à dix minutes de chez toi. Tu ne peux plus faire demi-tour, tu vas donc passer la journée entière avec une tache de café sur ta seconde chemise. Tu sens le café couler alors avec la main gauche tu saisis dans la boîte à gants, en te contorsionnant tout du long, une petite lingette depuis longtemps desséchée et tu étales le café maintenant froid sur ta chemise.
Tu le sais que tu vas détester cette journée parce qu’une fois tachée tu ne vois plus que ça, tu as l’impression d’être marquée au fer rouge, tu as l’impression que le monde entier regarde avec dégoût ta chemise et chuchote à ton passage.
Ce que tu ne sais pas encore c’est que cette tache tu vas la traîner pendant les quatre prochaines années, indélébile, tache qui surgit tous les jours où que tu sois, tache locale, nationale, internationale, tache du présent, tache de l’histoire, tache à venir, tache de tous les instants, tache universelle, tache intemporelle, tache qui fait mal, tache malade, tache honteuse, tache dégueulasse, tache obscène, tache misogyne, tache raciste, tache extrémiste, tache des bas instincts, des vilains, tache incendiaire, tache meurtrière, tache qui exaspère, qui fatigue, qui ridiculise, qui infantilise, qui sépare, qui divise, qui polarise, qui stigmatise, qui rabaisse, qui insulte, qui menace et qui tue.
Aujourd’hui cela fait bientôt quatre ans que nous sommes tachés. Encore quatre jours avant le nettoyage à sec.

Jour. Jour.

The meat locker in Trumplandia

20 juillet #43

“Climatisation. nom féminin.
Moyens employés pour obtenir, dans un lieu fermé, une atmosphère constante (température, humidité), à l’aide d’appareils. – ABRÉVIATION, FAMILIER clim”
Le Robert


Nuit. Nuit.
Au coeur de la grisaille, en dessous d’un panache de fumée qui a recouvert la ville depuis une semaine, dans un petit restaurant aux vitres embuées, au milieu du brouhaha des convives.

– Si la Covid continue, je m’installe à Honolulu et je travaille en distanciel en face de l’océan.
– Mais quelle bonne idée! Après quelques minutes de silence. En même temps je me questionne, je ne sais pas, je n’aime pas cette idée d’un éternel été. J’aurais l’impression que 2020 n’en finit plus, que le temps est suspendu, que nous sommes en juillet pour toujours, que plus jamais je ne verrais la gelée du matin.
– La gelée du matin, je n’ai pas besoin de la voir en vrai parce que je l’ai chez moi tous les jours. Pendant que le monde brûle et suffoque, j’ai l’onglée aux mains.
– L’onglée, chez toi?
– Absolument, l’onglée, et ne me dis pas que c’est une affection fréquente chez les alpinistes, je te répondrais que précisément je vis de grands chocs thermiques comme les alpinistes et particulièrement l’été.
– L’été, tu as l’onglée?
– Oui, tout à fait, l’été j’ai l’ONGLÉE. Et tu veux savoir pourquoi? Parce que je vis dans une chambre froide. L’été je suis en mode saison inversée. Chaud dehors, froid dedans. Comme les profiteroles, tiens. Je suis un profiterole en été.
– Et l’hiver alors tu es quoi? C’est quoi un profiterole inversé? Froid dehors et chaud dedans?
– Si seulement il y avait un mécanisme d’inversion en hiver!
– Comment ça?
– Et bien en hiver, c’est froid dehors et froid dedans, donc je n’ai pas l’onglée parce qu’il n’y a pas de changements de températures brusques mais des engelures. J’ai froid tout le temps: dehors et dedans, un profiterole mal décongelé voilà ce que je suis, un peu dégueulasse, tu sais comme certaines brasseries parisiennes t’en servent parfois.
– Ah ouais, je ne supporte pas quand la pâte à choux est totalement congelée et que même le coulis de chocolat chaud n’arrive pas à la faire décongeler.
– Oui, je suis un profiterole avec la pâte à choux encore congelée. Et même avec chaussettes, laine polaire, et bouillotte, je me pèle, l’effet coulis de chocolat chaud est totalement annihilé par le grand froid intérieur.
Un temps.
-Dur!
-Très!
Un temps.
– Finalement le réchauffement climatique c’est une bonne nouvelle pour toi! Tu pourrais même être trumpienne sur ce coup!
– Carrément pas! Au contraire c’est pire! Fournaise dehors = froid sibérien dedans. Et quand il dit “It will start getting cooler, you just watch”, exactement: il va faire plus froid, mais dedans seulement. Parce que dehors on rôtit, on cuit, on crève à petit feu, comme le gigot sept heures ou mieux le gigot sept heures en cuisson sous-vide, on va devenir des gigots sous-vide asphyxiés. Et du sac en plastique de cuisson sous-vide dehors, je vais passer au sac de congélation dedans direct. Finalement je ne vais plus vivre que dans du plastique. A côté l’onglée et les engelures, de bons et lointains souvenirs!
– Je comprends mieux à présent ton désir d’éternel été à Honolulu.
– Oui mais maintenant que j’y pense, Honolulu cet hiver, ce ne serait que le préambule d’un futur en mode inversé permanent, ce ne serait qu’expérimenter en 2020 le monde à venir, le monde d’après mais avant, ce serait être à l’avant-garde du désastre. Du coup, je ne sais pas si j’en ai toujours envie.
– …
Pendant ce temps, l’épaisse fumée toxique s’est faufilée au travers du chambranle de la porte du restaurant. Les vitres ne sont plus embuées, les convives le sont. On ne perçoit désormais que des masques colorés qui s’animent au rythme des conversations.

Nuit. Nuit.

Le vent l’emportera à Trumplandia

20 juin #42

« Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte. »

Chanson d’automne, Paul Verlaine

Nuit. Jour.

Je suis une fille du vent.
J’aime quand les murs de la grande bâtisse blanche craquent, quand les portes claquent et que le vent siffle sous les fenêtres.
J’aime quand les nuages courent dans le ciel et qu’ils s’allongent.
J’aime quand la mer se déchaîne, quand les embruns deviennent des couteaux acérés et qu’ils vous fouettent le visage.
J’aime quand les plages se vident, quand les enfants font des voiles avec leurs serviettes de plage et rêvent de s’envoler en courant sur le rivage.
J’aime quand le vent rafraîchit les eaux d’été et qu’il nettoie les plages de leurs impuretés.
J’aime quand le vent nous force à reprendre les chemins de terre et à regarder les flots s’agiter du haut de la vallée.
J’aime quand le vent nous coupe du monde, quand il interrompt nos vacances et nous ramène à des temps anciens.
J’aime quand les cargos passent à l’horizon et j’aime imaginer les passagers confinés dans leurs cabines, accablés par leur mauvaise fortune.
J’aime quand le vent détruit nos misérables possessions et qu’il se moque de nos prétentions et ricane sous sa cape.
J’aime quand les digues rompent et réduisent nos espérances.
J’aime quand le vent se charge de défaire ce qui n’aurait pas dû être fait.
J’aime quand le vent, harassé, s’attaque à ceux qui prétendent empêcher son passage.
Et comme j’aurais aimé que le mur de la honte s’écroule après une forte bourrasque, que les frontières s’ouvrent et que le vent reprenne ses droits en laissant ces femmes et ces hommes traverser les plaines arides.
Et comme je voudrais que ce même vent emporte loin dans quelques mois l’homme à la tête d’orange et qu’il nous lave de ces quatre années.
Et comme je voudrais le voir s’envoler au vent mauvais, et qu’en finisse 2020.

Jour. Nuit.

La vie mode d’emploi à Trumplandia

20 mai 2020 #41

«  Etant une minorité à la fois comme caste et comme classe, nous vivions sur l’ourlet de la vie, en luttant contre notre faiblesse et en nous battant pour nous accrocher sans aide dans les grands plis du vêtements. » L’oeil le plus bleu, Toni Morrison. 

Nuit. Jour. 

Alors alors quelle année, hein!  

Oui, quelle année!

La covid ( t’as vu je dis la covid depuis que j’ai écouté France Cu), le confinement. 

Ouais c’est long. 

Le meurtre de George Floyd, le couvre-feu.

Ouais, histoire d’une nation. 

Les manifestations, le pays qui s’embrase et qui déborde sur le vieux continent… 

Ouais j’ai vu.

Et Seattle qui se réveille avec une zone autonome.  

Ouais je sais.

Vers un nouveau forum romain? 

J’espère. 

Pendant la plus grande crise économique du pays. 

Sans doute. 

Une crise sanitaire et une crise économique doublées d’une révolution? 

Quelle époque! 

Et on n’est qu’au mois de juin, encore six mois, que peut-il bien se passer? 

Qui sait? 

Tout ça dans un contexte d’année électorale!

C’est sûr.

Et Black Lives Matter, une nouvelle force agissante?  

Ma foi…

Des voix qui comptent. 

Enfin. 

Qu’en dis-tu? 

Je n’en dis rien. 

Tu ne peux pas ne rien en dire. 

Si je peux. 

Ton silence est un silence complice. 

Complice de?

Il encourage la violence systémique. 

Peut-être mais il ne saisit pas un espace qui n’est pas le sien. 

Qu’est-ce que tu racontes? 

Je ne suis pas spécialiste des questions raciales aux Etats-Unis. 

Et alors? 

Je ne suis pas noire. 

Et donc? 

Donc je ne sais rien. Je ne sais pas ce que c’est que de faire un jogging et d’en mourir. Je ne sais pas ce que c’est que d’être chez moi et d’en mourir. Je ne sais pas ce que c’est que d’être arrêté et d’en mourir. Je ne sais pas ce que c’est de manifester et d’en mourir, de faire ses courses et d’en mourir, d’être en voiture et d’en mourir. Je ne sais pas ce que c’est de craindre la mort de mon fils parce que sa couleur fait peur. Je ne sais pas ce que c’est d’observer les oiseaux dans le ciel et de faire peur. Je ne sais pas ce que c’est de désapprendre à siffler parce que siffler peut tuer. Je ne sais pas ce que c’est de me faire cracher dessus, insulter, lyncher parce que ma couleur est une incitation à la violence des uns. Je ne sais pas ce que c’est de redouter le moment où il faudra s’assoir un soir de mai 2020 et prendre mon fils par la main, le regarder dans les yeux, et d’une voix douce mais ferme lui rappeler le mode d’emploi. 

Le mode d’emploi? 

Le mode d’emploi pour être en vie, pour rester en vie.  

Aujourd’hui mardi 23 juin 2020, je ne dis rien parce que je ne sais rien. 

Jour. Nuit. 

Le temps retrouvé à Trumplandia

20 avril 2020 #40

«  America’s teachers urge Trump to use time at home to repeat first grade » Andy Borowitz, The New Yorker. 

Nuit. Jour. 

Vendredi 24 avril 2020, conférence de presse de la Maison Blanche: « –Supposing we hit the body with a tremendous — whether it’s ultraviolet or just very powerful light, Mr. Trump said. And I think you said that hasn’t been checked, but we’re going to test it? he added, turning to Mr. Bryan, who had returned to his seat. And then I said, supposing you brought the light inside the body, either through the skin or some other way. And then I see the disinfectant where it knocks it out in a minute — one minute — and is there a way we can do something like that by injection inside, or almost a cleaning? he asked. Because you see it gets in the lungs and it does a tremendous number on the lungs, so it would be interesting to check that. » 

Et c’est alors que tout m’est revenu plus de trente ans après comme dans un grand plan séquence de cinéma: l’architecture années 30, le rose du granit, l’arrivée essoufflée au quatrième étage dans le long couloir carrelé en petites mosaïques marron, l’année de seconde au lycée Camille Sée. Je me revois avancer d’un pas lent vers la salle 417 et attendre avec mes camarades de classe le long du mur blanc que Madame B., professeure de Sciences Naturelles, ouvre la double porte en merisier et nous fasse entrer. Je revois son tailleur gris perle, ses lunettes métalliques et ses traits tirés. J’entre dans la classe, je suis immédiatement saisie par l’odeur des produits chimiques précédemment utilisés et éblouie par la lumière qui se réfléchit sur le grand comptoir carrelé blanc qui lui sert de bureau et de table à disséquer les grenouilles. Je ne suis pas au premier rang, probablement au quatrième, l’avant-dernier rang, pour pouvoir ricaner à mon aise avec ma comparse de l’époque, une grande fille blonde au rire éclatant et à la voix tonnante. Nous étudions la reproduction. Cela devrait nous intéresser, nous devrions nous sentir concernées, mais malgré la voix rauque de Madame B, nous sommes ailleurs, nous pensons à la prochaine cigarette fumée dans les toilettes du troisième, au déjeuner qui nous attend, à la vie dehors. Madame B, dans son tailleur gris perle, ne cherche en rien à nous ramener dans la salle 417, elle a depuis longtemps rendu les armes et continue son cours, imperturbable. Parfois cependant, sa voix craque, elle se racle la gorge, cela perturbe un instant ma comparse blonde qui travaille à aligner ses cuticules tandis que je continue mon entreprise de sabotage personnel et travaille à rendre mon écriture illisible. Madame B. est une voix-off, ignorée, oubliée. Elle a beau nous scruter de son regard noir, rien n’y fait. Nous sommes indécrottables, des bons à rien des années 80.

Tout-à-coup, Madame B. peut-être revigorée par un rayon de soleil qui vient traverser la pièce en diagonale, a quitté son estrade, elle est maintenant dans le rang tout près de nous, droite comme un « i », l’air sévère et pénétré, l’index pointé vers le ciel et se met à hurler: « IL NE FAUT PAS BOIRE SON URINE ». Ma comparse blonde manque de s’arracher un doigt, ma plume s’écrase et transperce ma feuille à petits carreaux et les trente-quatre autres élèves de la classe sortent soudain de leur léthargie. Madame B., étonnée que les trente-six abrutis de seconde 10 aient enfin levé les yeux, répète son injonction suprême, à présent certaine de son effet «  IL NE FAUT PAS BOIRE SON URINE CAR BOIRE SON URINE PEUT ETRE FATAL ». La petite prétentieuse littéraire en moi ricane bien entendu parce qu’elle se doit de ricaner, c’est sa fonction première, en tout cas celle qu’elle s’est assignée, mais elle s’interroge quand même sur les motivations secrètes de Madame B. Elle ne peut se faire à l’idée que Madame B pense que les trente-six abrutis de seconde 10 soient si abrutis qu’ils en viennent à boire leur urine. Elle ne peut se faire à l’idée que Madame B juge nécessaire de mettre en garde les trente-six abrutis de seconde 10 sous prétexte qu’ils ne suivront pas un cursus scientifique. Quel mépris tout de même! Et comme toutes les petites prétentieuses littéraires, elle range Madame B. dans la catégorie des profs perdus et met aux oubliettes son injonction suprême.

Ce n’est que quelque trente ans plus tard que le mystère de la femme au tailleur gris perle et à l’air sévère trouve sa résolution. Ne pas rompre le lien même avec une classe de trente-six abrutis. Ne pas briser la continuité pédagogique, marquer les esprits même les plus récalcitrants, les plus ignares, les plus infamants. Asséner des vérités primaires pour que le jour où quelle que soit la figure d’autorité qui vous enjoigne à boire votre urine, à boire votre désinfectant, à utiliser les rayons ultraviolets en injections nasales, anales ou autres, ce jour-là, si improbable soit-il, les efforts de Madame B., professeure de Sciences Naturelles à Camille Sée dans les années 80, seront enfin récompensés. Alors les trente-six abrutis de seconde 10 et tous les autres abrutis de seconde, qui auront été en cours de biologie et auront eu une Madame B., seront sauvés de l’infamie, celle d’avoir tenté de boire du désinfectant en temps de pandémie, celle d’avoir fait bronzer leurs organes vitaux en temps de pandémie, celle d’avoir écouté en temps de pandémie une figure d’autorité en déroute.  

Jour. Nuit. 

Quand y’en a plus y’en a encore à Trumplandia

20 février, 20 mars, #38 et/ou #39, 2020. On ne sait plus. 

« Tout dans la vie est une affaire de choix, finalement, ça commence par la tétine ou le téton, ça se termine par le chêne ou le sapin. D’ici à là, de sa naissance à sa mort, l’homme est confronté à des choix» Pierre Desproges. 

Nuit. Jour. 

Depuis quelques temps  j’ai pris l’habitude de lire discrètement la carte des restaurants sur leur site Internet avant d’y dîner. C’était évidemment du temps où on allait encore au restaurant. Cette petit manie m’est venue après des années de gêne quand le serveur ou la serveuse, arrivant d’un pas allant à notre table, demande visiblement pressé.e d’en finir: « Vous avez fait votre choix messieurs dames?». L’injonction à choisir en temps limité engendre chez moi encore plus d’indécision. C’est donc d’un air embarrassé que je réponds le regard vissé au menu qu’il me faut encore quelques minutes et que je le/la vois repartir d’un air agacé. J’ai toujours eu beaucoup de difficultés à faire des choix et les cartes de restaurant représentent une source de bonheur anticipé et d’angoisse mêlés: l’angoisse d’anticiper avec justesse mes désirs. Rillettes ou coquilles Saint-Jacques, vin blanc ou vin rouge, charlotte aux fraises ou triple crème, tapas ou salade composée? L’infinie combinaison des possibilités me plonge dans un état d’hébétude avancée. La solution à cette incertitude chronique m’est enfin apparue un jour où je savais que le supplice du menu serait cruel parce que composé de vingt-cinq pages de plats numérotés de 1 à 384 : 

«  – Tu prends le 294 ou le 53? 

– J’hésite encore. Un temps.  Peut-être plutôt le 126 et le 14. 

– Le 14, mais c’est une boisson! 

– Ah bon tu crois? Ah oui, tiens, c’est vrai. Un temps. Alors le 126. 

– Le 126, c’est super épicé. Y’a trois petites étoiles. 

– Merde! Un long temps. Bon le 310 alors. 

– Le 310 tu te souviens c’est pas avec du riz blanc c’est servi avec du riz gluant. 

– Ah putain, le riz gluant je peux pas, c’est pas que j’aime pas, mais j’aime pas le nom, je peux pas bouffer un truc qui s’appelle « gluant ».  

– Je suggère qu’on arrête tout simplement de bouffer chinois si tu n’aimes pas la terminologie culinaire et la bouffe épicée.  

– Mais darling voyons, c’est un peu radical comme solution.  C’est pas si simple. 

– Je prends le 294. C’est très simple.

Un temps resserré et dépitée. OK le 53 pour moi, même si franchement je suis pas fan de la coriandre fraîche. » 

Cette scène, raccourcie pour les besoins de la narration, est un marqueur relationnel, comme la température de la chambre ou l’heure du dîner pour d’autres. Il faut parfois passer outre ou y travailler. Je suis plutôt de celle qui y travaille des heures durant, pèse le pour et le contre à coups d’insomnies pour solutionner l’affaire et débrouiller la combinaison parfaite de saveurs : steak tartare ou tournedos Rossini? Fromage de chèvre ou brucciu ? Gratin dauphinois ou pommes dauphines? Depuis le 20 mars 2020 plus besoin de secrètement pré-analyser la carte des restaurants puisqu’il n y a plus de restaurants ouverts et que les quelques malheureux qui tentent de réveiller nos papilles le font numériquement et qu’il faut précisément consulter leur menu en ligne. Bien sûr la pandémie a d’abord réjoui l’indécise que je suis et la lectrice de menus à la sauvette, mais c’était sans compter que cet immense soulagement initial serait suivi d’un défi sans précédent qui explique le retard pris dans la livraison mensuelle des chroniques en Trumplandie. 

«  – Tu fais le lien restaurant chinois/virus étranger? 

– J’hésite encore. Un peu trop cousu du fil blanc. Un temps. Peut-être plutôt le 27 février avec le miracle du virus qui disparaît naturellement. Je fais du Peguy-Scorsese avec des vierges Marie partout.    

– Alors tu peux coupler le 27 février et le 25 mars avec  les églises pleine de monde à Pâques comme ça tu redoubles l’effet. 

Un temps. En même temps le 6 mars quand il refuse de faire le décompte des malades sur le bateau de croisière pour ne pas faire augmenter les chiffres, c’est pas mal non plus, genre la croisière s’amuse pas. 

Amusé. Tu pourrais aussi faire une chronique uniquement sur ses sessions de golf en temps de pandémie les 18, 19 janvier, 1er et 15 février, 7 et 8 mars avec une belle description de la pelouse verte, de sa casquette rouge MAGA et tu intercales le nombre de personnes contaminées. Contraste garanti. 

–  Ouais, je joue sur le décalage. Possible. Ou alors je me concentre sur le 19 mars et le refus de rassurer les américains et le soi-disant sensationnalisme du journaliste, j’exploite la relation presse-politique comme dans les années 70. 

<p class="has-text-align-justify" value="<amp-fit-text layout="fixed-height" min-font-size="6" max-font-size="72" height="80">-  Mouais. déjà vu. Tu pourrais tenter plutôt la carte mensonge en direct au peuple américain avec le combo conférence de presse du 19 sur la chloroquine et conférence de presse du 15 sur le site web crée par Google pour résoudre la pandémie. Tu travailles l’effet d’accumulation, l’enlisement d’une administration dans un mensonge d’état. –  Mouais. déjà vu. Tu pourrais tenter plutôt la carte mensonge en direct au peuple américain avec le combo conférence de presse du 19 sur la chloroquine et conférence de presse du 15 sur le site web crée par Google pour résoudre la pandémie. Tu travailles l’effet d’accumulation, l’enlisement d’une administration dans un mensonge d’état. 

De plus en plus agitée.  Ou ses commentaires sur son audimat pendant que New York agonise, ou le geste de Docteur Fauci qui ne peut cacher son embarras, ou le vaccin annoncé pour très vite le…Ah putain, je ne sais plus. 

S’impatientant. Tu fais du Hugo, de la lumière à l’obscurité, tu travailles les oppositions.  Tu files la métaphore du naufrage d’une nation, tu joues sur les parallélismes crise sanitaire crise économique. Très simple: tu exploites l’opposition entre le 22 janvier et son unique cas de coronavirus et l’annonce faite du long tunnel à venir et les quelques 100000 à 240000 morts à venir le 31 mars. Tu dilues et accélères le temps, tu mêles les temporalités et tu y ajoutes des statistiques, des courbes exponentielles. Le tour est joué. C’est rapide, efficace, percutant. 

Un temps resserré et encore plus dépitée qu’après le supplice du restaurant chinois. Rapide, efficace, percutant. Je m’en fous moi, j’ai pas envie de jouer des tours. J’ai pas envie de rire. Je prends rien tiens, je ne veux pas choisir, je bouffe pas, je veux dire : j’écris pas. » 

Jour. Nuit.

How I learned to stop worrying and love the bomb in Trumplandia

20 janvier 2020 #37
« Votre politique est pire qu’un simple crime; c’est une tragique bévue ! » Le Dictateur, Charlie Chaplin

Nuit. Jour.

Le 9 novembre, le monde se réveilla donc au son des « huga, huga, huga » qui venaient de l’appartement présidentiel. Nuggie, Nuggie, Nuggie s’était endormi dans sa chemise tachée sur la table dorée. M. avait eu l’énergie, quant à elle, de sortir son déshabillé des plus beaux soirs. Elle était allongée, immobile, dans le lit conjugal et respirait si discrètement qu’un observateur étranger aurait pu la croire morte. Elle sortit de sa torpeur matinale lorsqu’elle entendit Nuggie, Nuggie, Nuggie hurler depuis la table dorée où il avait échoué. Il semblait pris d’une nouvelle fureur et s’était mis à parler tout d’abord dans son sommeil, puis réveillé par sa propre voix avait commencé à déclamer un texte parfaitement incompréhensible. Il avait des allures de comédien des temps anciens avec des trémolos dans la voix. Il paraissait habité par une vision et s’adressait à une foule imaginaire dont il calmait la frénésie en levant les bras au ciel en forme de V.
M. , effrayée, s’approcha sans bruit du salon.
« Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. »
Elle se mit à pleurer silencieusement en entendant ces « mots ». Elle ne pouvait se faire à l’idée que ce pays qui l’avait accueillie, elle, la brunette de l’Est, avait élu un président, fût-il son mari, qui avait perdu la raison. Et tandis qu’elle sanglotait recroquevillée dans un coin dans son déshabillé du soir, Nuggie, Nuggie, Nuggie continuait à haranguer la foule imaginaire.
« Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. I will do a terrific job. We will win again and again with many many people. Believe me. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. I mean, we defend everybody. We defend everybody. No matter who it is, we defend everybody. We’re defending the world. And believe me, the world needs me, the world will be a better place because I have many, many friends and China does not have a clue that I am going to hit a home run. If they hit me harder, let tell you, they will see something they never seen before, ever. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. This is going to be amazing, trully unbelievable, because we are truly the best and they, the others are just very very pathetic. This is massive, it will be so powerful that this will be a major major win. People know it’s going to happen. Because China and the others they are just morons. And the rest, just plain losers. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. GA. Ga, ga, ga, gagagaga.»
M. se redressa. Nuggie, Nuggie, Nuggie s’était arrêté de « parler » et s’était de nouveau effondré sur la table dorée du salon. Paniquée, M. se précipita à son chevet et le trouva profondément endormi. Dans son délire, il s’était affalé sur la table avec les bras toujours en V, la joue écrasée et la bouche distordue par un rictus effrayant. Elle trouva également sur la table des notes écrites en lettres majuscules au Stabilo noir. Elle lut en silence ses notes griffonnées à la hâte et dont le sens lui échappa, seul l’historien des temps à venir aurait pu déchiffrer les gribouillages de cette âme altérée par l’ivresse du pouvoir. M., qui avait conscience de la gravité du moment, les saisit et les jeta dans la fausse cheminée du salon doré. Geste fatal. Qui sait? Le monde aurait pu peut-être se préparer aux multiples mensonges, à la paupérisation des classes populaires et moyennes, à l’enrichissement des 1% les plus riches, aux différents renvois et démissions des agents des services fédéraux, à l’annonce du retrait de la COP 21, à l’autorisation de la vente de défenses d’éléphant, au maintien de la pression de la NRA, aux accusations de harcèlement, au déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem, aux camps d’immigrants à la frontière du Mexique, aux guerres commerciales, à la nomination de Brett Kavanaugh à la cour suprême de justice, à la démission de James Mattis, au blocage du gouvernement américain à deux reprises, aux massacre des kurdes, aux coups de téléphone sulfureux avec l’Ukraine, aux arrangements financiers et politiques avec Poutine, à sa mise en accusation par le congrès américain, à l’assassinat de Quassem Souleimani, ETC. ETC. ETC.
En attendant, il reste moins d’une année pour se préparer. Joyeux anniversaire?

Jour. Nuit.

Lire l’article de The Atlantic sur le parler de Trump: https://www.theatlantic.com/magazine/archive/2018/03/how-to-talk-trump/550934/

La planète des singes à Trumplandia

20 décembre 2019 # 36

« Le plus grand péril se trouve au moment de la victoire. » Napoléon Bonaparte.

Nuit. Jour.
Alors qu’une certaine Amérique pleurait la fin du rêve américain, dans l’appartement new-yorkais du vieux Nuggie Nuggie Nuggie l’humeur n’était pas à la fête. Le champagne ne coulait pas. Le coca non plus. Nuggie Nuggie Nuggie était hagard, tout comme sa moitié. Un observateur étranger aurait pu penser que le ciel venait de leur tomber sur la tête. Ils semblaient tout deux avoir vu le fantôme de la nourrice autrichienne qui leur aurait susurré à l’oreille des menaces en allemand. Nuggie Nuggie Nuggie, vacillant, se jeta sur son hamburger préféré mais n’arriva pas à en avaler une miette. Il avait la bouche desséchée comme le poivrot qui se réveille un lendemain de beuverie, sauf que dans le cas de Nuggie Nuggie Nuggie, les raisons de cette déshydratation étaient principalement dues au fait qu’il avait oublié de s’hydrater et de s’alimenter depuis vingt-quatre heures. Il faut dire que, l’âge aidant, il avait des absences qui inquiétaient bien évidemment son entourage. Sortant subitement de son hébétude de vieillard, il se rappela qu’il était à jeun. Il versa sur son hamburger préféré une rasade de sauce ketchup pour humidifier le tout et il attrapa, avec le même désespoir qu’un soldat américain dans le désert libyen, la cruche posée sur la table dorée. Il but deux litres d’eau sans s’arrêter et aspergea aussi le col de sa chemise qui passa du blanc à l’orange puis il ingurgita en trois bouchées le hamburger froid. La maîtresse de maison, quant à elle, était dans un piteux état. Habituée aux longues diètes quand elle était encore la reine des podiums, elle n’avait pas réellement mangé depuis un mois. Elle était naturellement ravie d’avoir ainsi maintenu artificiellement sa taille de guêpe mais elle en était arrivée à un tel point de sous-alimentation qu’elle se réveillait la nuit avec des sueurs froides persuadée que ses aïeux étaient toujours vivants et l’avaient rebaptisée M. la maudite. Elle se dressait dans son lit comme un « i » et murmurait en un souffle « Je ne suis pas maudite, je suis le rêve américain. » en essayant d’effacer avec la main gauche le « M » imaginaire dessiné dans le dos avec le sang des migrants.
Les deux se regardaient désemparés. Qu’allaient-ils donc bien faire? M. la maudite ne pensait qu’à tous les futurs dîners où il lui faudrait enfreindre les règles strictes qu’elle s’était imposées pour rentrer dans son petit 36 et elle versa une larme qu’elle s’efforça d’essuyer immédiatement à l’idée qu’au bout de quatre ans il lui faudrait sans doute passer au 38. Nuggie Nuggie Nuggie, lui, ne pensait pas. Son cerveau était paralysé par l’ampleur des taches. Non pas celles qui l’attendaient mais celles qui entouraient ses yeux, ces deux grosses taches blanches. Il avait eu la faiblesse d’écouter sa fille qui lui avait recommandé de protéger ses yeux des cabines d’auto-bronzant et il ressemblait ainsi à un panda albinos. Il saisit alors la cruche vide et la remplit à nouveau, en versa tout le contenu sur son visage et, dans une espèce de frénésie, tenta d’unifier son teint avec sa chemise blanche sortie de son pantalon. Il réussit à unifier l’ensemble, non pas son teint, mais sa chemise et son teint, les deux maintenant bicolores avec des motifs fin de soirée. M. la maudite pleurait cette fois-ci pour de bon et le dévisageait atterrée. Tout-à-coup, il se mit à éructer des mots que personne ne comprit. Sa fille qui jusqu’ici était restée silencieuse, s’approcha de lui, lui prit les deux mains et le regarda droit dans les yeux. « your’re going to make America great again ». Soudain les convives, car ces deux-là n’étaient bien entendu pas seuls dans leur appartement new-yorkais, lancèrent tous ensemble « MAGA, MAGA, MAGA, Hurray, Hurray, Hurray! ». Puis ils tapèrent des pieds et des mains, tout d’abord dans un rythme timide parce que le spectacle donné par le nouveau couple présidentiel les avaient effrayés enfin entraînés par la ferveur de certains, ils rentrèrent tous dans une sorte de transe et augmentèrent la cadence et le volume sonore. Le sol tremblait et, bien que l’appartement fût situé au dernier étage, on entendait sur le pavé de la cinquième avenue, des « HUGA, HUGA, HUGA » simiesques. Les convives avaient perdu tout sens commun dans cette expérience de transe collective et avaient fondu les deux mots en un. Ils gesticulaient et levaient les bras au ciel en vociférant des « HUGA, HUGA, HUGA ».
Minuit sonna. Les convives partirent en meute les uns après les autres en continuant à hurler et sauter et les deux s’effondrèrent sur le canapé en cuir doré. Ils avaient perdu l’usage de la parole et reposaient comme deux pantins articulés et épuisés.
Le 9 novembre 2016, le monde se réveilla au son des « HUGA, HUGA, HUGA » et une nouvelle ère commença.

A suivre.

Jour. Nuit.

Anti-hagiographie à Trumplandia

20 novembre 2019 #35 

« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature» Les Confessions, Jean-Jacques Rousseau. 

Nuit. Jour. 

Il était né adipeux, le cheveu rare à la couleur indéterminée. Son visage n’était pas poupin car ses yeux oblongs lui donnaient un air fourbe. Sa peau, luisante et si transparente qu’on aurait pu voir ses veines, inquiétait son entourage, et dès la naissance, on le tartina de crème pour tenter de lui redonner de l’élasticité et de l’épaisseur. Il rejeta, sans que l’on sût pourquoi, le lait maternel et son goût pour les produits industriels commença, paraît-il, au tout début. Ses premiers mots ne furent pas «mommy» ou «daddy» mais «  no, no, no ». Ses parents s’imaginèrent alors que ce triple « no » originel était la marque d’un caractère fort qui le mènerait loin. Puis il jeta et lança beaucoup d’objets de toutes sortes à la tête de ses parents désemparés qui, très vite, comprirent qu’ils n’étaient pas en mesure de discipliner ce petit démon. Ils décidèrent que seule une nourrice autrichienne pourrait le contenir. Les nourrices autrichiennes successives, bien qu’ayant la main lourde, ne résistèrent pas aux assauts du petit Donald. Elles s’appliquèrent pourtant à lui apprendre les rudiments des bonnes manières mais rien n’y faisait: cet enfant était, selon leurs dires, incorrigible. Alors on le laissa agir et on ferma même les yeux quand il s’en prenait à sa soeur et lui envoyait le chou farci à la figure. Cela dura un certain temps, jusqu’à l’école primaire. Les murs de la cuisine furent recouverts de nombreux aliments jusqu’à ce que les nourrices épuisées se résignent à ne préparer que des hamburgers au petit Donald. Il continua d’ailleurs de grandir, à la surprise de tous et, à l’école primaire, le médecin scolaire nota dans son carnet de santé que la longueur de ses jambes comparée à la taille de son buste était tout à fait anormale. Cette asymétrie était d’ailleurs amplifiée par cette habitude qu’il avait prise de porter son pantalon au-dessus du nombril.  Dans la cour de récréation, il vivait un supplice quotidien. Il n’était pourtant pas le dernier lorsqu’il s’agissait d’humilier l’un de ses camarades mais il ne pouvait supporter le surnom dont on l’avait affublé  en raison de la petitesse de ses doigts : « baby chicken nuggets, nuggie, nuggie, nuggie». 

Evidemment ce qui devait arriver arriva. Il avait toujours été revêche, les moqueries de ses camarades le rendirent mesquin et brutal. Il faut dire qu’il n’avait pas les mots pour se défendre et qu’il éructait sans cesse des insultes mono-syllabiques à défaut de vraiment pouvoir faire mieux. Il fut donc renvoyé. Ses parents ne virent qu’une seule solution, l’internat militaire. Il n’y apprit pas grand chose, si ce n’est que le sport et les femmes pouvaient aisément remplacer l’érudition. Son vocabulaire demeura donc très restreint mais il développa l’art de la formule choc, des pléonasmes et des exagérations pour cacher ses lacunes. Ses allures d’aryen bien nourri, son sourire carnassier et son aplomb firent le reste. Son goût pour tout ce qui brille le mena inévitablement vers des études de commerce. On ne sut s’il y excella, mais on dit qu’il aurait pu vendre du lait rance à sa mère (certains y virent un signe freudien incontestable) en lui assurant que ce serait bon pour son teint. A la fin de ses études, comme tout fils à papa, il reprit très vite les rênes de l’entreprise familiale, et tandis qu’il s’employait consciencieusement à détruire ce que son père avait entrepris en menant la firme à la banqueroute (là encore, nombreux furent ceux qui ne purent s’empêcher de faire des liens psychanalytiques), ses montres, costumes et taille de noeuds de cravate grossissaient. Il avait des façons de nouveau riche alors qu’il ne l’était pas. 

Les années 80 lui allèrent à merveille, le verbe haut, les coiffures choucroute, épaulettes cache-misère et top-modèles au bras le conduisirent naturellement à la télévision. Il y régna en petit tyran pendant des années et y anima une émission de télé-réalité dans laquelle il put assouvir tous ses désirs de puissance. C’est que, de temps-en-temps, seul devant son hamburger et son coca-cola, il avait l’impression d’entendre «baby chicken nuggets, nuggie, nuggie, nuggie ». Dans ces moments, il hurlait comme un dément: «  you’re fired, you’re fired, you’re fired » et la domestique autrichienne (ersatz aussi d’un temps perdu) accourait dans la cuisine et lui susurrait à l’oreille «  Ach so, es ist okay, es ist okay, es ist okay». 

Les voix ne disparurent pas mais la domestique autrichienne si. La nouvelle top-modèle accrochée à son bras ne pouvait se faire à l’idée qu’on parlât allemand chez elle. Ce fut le début de la fin. Rien n’arrivait à le rassurer. Il n’était plus en mesure de briller dans les stades et sur les terrains de golf. La sédentarité, les excès, les nuits trop courtes avaient considérablement diminué ses aptitudes physiques, quant à ses aptitudes intellectuelles, elles se réduisaient comme une peau de chagrin. Il ne parlait plus qu’en grimaces, onomatopées et adverbes d’amplification. Il lui fallait prouver à ces petits bâtards de l’école primaire qu’il serait leur chef ultime.  «ach so, ach so, du bist mein kleiner prinz». Il s’imaginait, en prince Machiavel, écrasant comme de vulgaires punaises de ses doigts, de ses «baby chicken nuggets» ses démons de l’enfance. Le timing ne pouvait être meilleur, un autre de la télévision au teint orange (on lui avait sans aucun doute à lui aussi tartiné des couches de crème à la naissance pour que sa couleur à l’âge adulte soit si indéfinissable) et aux cheveux gominés lui avait ouvert la voie. Il s’y avança, comme Moïse sur les eaux, en maître absolu de démocraties à l’agonie et de peuples en décrépitude. Tous hurlaient à sa suite « MAGA, MAGA, MAGA » comme signe de ralliement sans trop savoir de quoi il s’agissait.  Cela dura une longue année. A la surprise générale et dans un moment de stupeur inédite, le monde découvrit le 8 novembre 2016 que le « commander in chief » était « nuggie, nuggie, nuggie » l’homme aux doigts de « baby chicken nuggets ». 

A suivre. 

Jour. Nuit.