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L’art de la guerre à Trumplandia

20 octobre 2019 #34

« Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d’abord un village voisin ; il était en cendres : c’était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros rendaient les derniers soupirs ; d’autres, à demi brûlées, criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés. » Candide, Voltaire

Nuit. Jour.

Je ne sais rien de la guerre. Je ne vis pas dans un pays en guerre. Je ne sais pas ce que c’est de lutter pour récupérer sa terre, de ne pas avoir de terre. Vous non plus. Ceux qui nous dirigent non plus. Nous ne savons rien de ce que traversent ces femmes, ces hommes, ces enfants, mais nous pouvons être factuels.
Le 9 octobre la Turquie a lancé une offensive contre les forces kurdes à la frontière syrienne après l’annonce le 7 octobre du retrait des forces américaines dans le Nord-Est de la Syrie.
Nous pouvons essayer d’écrire la souffrance de la mère d’Havrin Khalaf découvrant le corps de sa fille inerte à jamais, criblé de balles qui ont traversé son abdomen, la bouche pleine de sang et de terre, les cheveux arrachés, la jambe brisée, la chair à vif, le visage tuméfié, écrasé, comme si son crâne était ressorti par les yeux. Que fait une mère devant ce spectacle? Que peut-elle dire? Quels cris peuvent traduire la douleur de la mère d’Havrin Khalaf? Je ne sais pas quels sont ces cris. Vous non plus. Ceux qui nous dirigent non plus.
Nous pouvons être factuels.
Havrin Khalaf est morte assassinée par des miliciens pro-Turcs samedi 12 octobre dans le Nord-Est de la Syrie.
Nous pouvons essayer de rapporter la douleur des familles des soixante civils et cent quatre combattants tués depuis le 9 octobre et faire entendre le râle des centaines de blessés à l’hôpital de Kamechliyé dont les blessures suintent et qui, entre deux convulsions, tentent d’indiquer l’origine de leur mal au personnel soignant débordé par l’afflux soudain des victimes et qui oublie, le temps de la guerre, qu’il n’a pas dormi depuis quarante huit heures. Comment font-ils tous pour apaiser leur douleur ? Que diront-ils aux familles qui attendent, le coeur noué par l’angoisse, des nouvelles de leurs proches? Je ne sais pas quels sont ces mots. Vous non plus. Ceux qui nous dirigent non plus.
Nous pouvons être factuels.
Dimanche 13 octobre soixante civils sont morts et cent quatre combattants des forces kurdes sont morts.
Nous pouvons essayer de faire le récit du rêve brisé des kurdes, apatrides depuis quarante ans, courtisés par les grandes puissances occidentales et abandonnés comme des chiens sur le bord de la route depuis le 9 octobre 2019 et qui ont maintenant les pieds dans le sable, la bouche desséchée, les yeux creusés, le ventre vide, les enfants sur le dos et avancent droit pour trouver refuge plus loin, encore plus loin. Que peuvent murmurer à l’oreille de leurs enfants ces pères et ces mères pour calmer leurs sanglots? Comment font-ils pour continuer à marcher les pieds ensanglantés? Je ne sais pas quels sont ces mots murmurés. Vous non plus. Ceux qui nous dirigent non plus.
Nous pouvons être factuels.
Le samedi 26 octobre, les kurdes sont 200000 à avoir quitté le Nord-Est de la Syrie.
Nous pouvons essayer de raconter le temps de la guerre et ce que c’est de mourir un jour de marché soufflé par l’explosion d’une voiture piégée, les membres arrachés, le crâne clouté au milieu du chaos, des maisons en ruine, des échoppes dévastées. Comment font-ils ceux qui sont restés chez eux et attendent le retour de leur femme, de leur mari, de leur mère, de leur père? Comment peuvent-ils continuer à espérer au milieu des cendres et du sang des leurs? Je ne sais pas comment ils font. Vous non plus. Ceux qui nous dirigent non plus.
Nous pouvons être factuels.
Samedi 2 novembre au moins treize civils sont morts dans un attentat à la voiture piégée à Tall Abyad.

Aujourd’hui dimanche 3 novembre 2019, nous ne pouvons qu’être factuels :
le retrait des troupes américaines annoncé par le 45ème président des Etats-Unis le 7 octobre 2019 a anéanti quatre ans de combats menés par les forces kurdes du Nord-Est de la Syrie.

Jour. Nuit.

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Ce que parler veut dire à Trumplandia

20 septembre #33

« Parler et offenser, pour de certaines gens, est précisément la même chose. Ils sont piquants et amers ; leur style est mêlé de fiel et d’absinthe : la raillerie, l’injure, l’insulte leur découlent des lèvres comme leur salive. » Les Caractères, Jean de La Bruyère.

Nuit. Jour.

Petite enfance
– Dis bonjour à la dame, chérie. Silence obstiné. Dis bonjour je te dis. Silence buté. Mais je te dis de dire bonjour à la dame, c’est pas compliqué, allez vas-y. Rien. Mais enfin, écoute, excusez-moi madame, d’habitude elle est très bien élevée je ne comprends pas ce qu’il lui arrive, ne fais pas ta timide, la dame attend.
– Je vous assure madame, ce n’est pas grave.
– C’est TRES grave, au contraire, si tu ne dis pas bonjour à la dame, ce soir pas de, tu sais bien pas de.
Pleurs.
– Vous me gênez je ne voudrais pas que la petite soit punie à cause de moi.
– Ah on voit que vous n’avez pas d’enfants, si vous en aviez chère petite madame, vous ne diriez pas cela. Allez va, tu as de la chance, la dame n’a pas d’enfants mais tu n’auras pas de.
Redoublement de pleurs.

Enfance
– Chérie, hier soir.
– Oui?
– Chérie hier soir, j’ai besoin de te faire un dessin?
– Ben oui.
– Chérie, arrête de faire la maline. Tu vas prendre un stylo et tu écris un mot d’excuses. Vite. J’ai dit vite. Je m’en fous que tu ne saches pas quoi écrire, tu écris un mot d’excuses pour t’excuser.
– Un mot d’excuses pour m’excuser, c’est pas genre un peu deux fois la même chose?
– Tu feras la mariole quand on aura plus à avoir honte. Claquage de portes. Tu reviens immédiatement ici, tu écris ce mot d’excuses pour t’excuser sinon pas de.
– Pas de quoi?
– Pas de, tu sais très bien.
– M’en fous, j’en ai pas besoin.
– Très bien alors pas de.
Re-claquage de portes.

Pré-adolescence
– Chérie pose ce téléphone quand on te parle.
– Y’a personne qui me parle.
– Chérie, je te parle, là.
– Ah ouais et tu me dis quoi?
– Je te dis de poser ce téléphone.
– En fait tu me parles juste pour que je pose mon téléphone, mais en vrai t’as rien à me dire.
– J’ai plein de trucs à te dire, c’était bien l’école?
– Pfff.
– T’as pas un truc à raconter, tiens, t’as appris quoi aujourd’hui?
– Pfffffffffff.
– Tu veux pas parler d’école, je comprends, de quoi tu veux parler?
– Ben de rien en fait. Du coup je peux avoir mon téléphone?

Adolescence
– She is just a total whack job!
– Chérie s’il te plaît, tu me parles en français.
– De toute façon c’est une grosse connasse.
– Chérie, je te l’ai déjà dit cent fois, on ne parle pas comme ça.
– Toi tu dis bien « putain » tous les quatre mots.
– Chérie, ce n’est pas pareil et puis je ne dis pas « putain » tous les quatre mots.
– Ben si quand même.
– Et même si c’était le cas, je sais quand utiliser ce mot et quand ne pas l’utiliser, tout est question de situation de communication, et il y a des situations de communication où ce n’est pas possible de dire « grosse connasse ». Tant que tu ne maîtrises pas totalement le sous-texte d’une situation de communication, tu n’emploies pas ces mots.
– Oui mais je suis avec toi, c’est une situation de communication dont je connais le sous-texte comme tu dis, donc je peux dire « grosse connasse ».
– Peut-être mais ce n’est pas la question, tu fais ce que je te dis.
– Et pourquoi?
– Parce que je suis ta mère, c’est tout.
– Pfff grosse co….
– Pardon?
– Rien.
– Je préfère.

Sortie de l’adolescence
– Chérie, je comprends rien à ce nouveau téléphone.
– Tu double-cliques à droite.
– Où ça?
– A droite!
– Je vois pas, y’a pas de truc pour cliquer, et descends quand on te parle.
– A DROITE.
– J’ai cliqué à droite mais il ne se passe rien.
– TU DOUBLE-CLIQUES ET TU ATTENDS.
– J’AI DOUBLE-CLIQUE, J’ATTENDS ET IL NE SE PASSE RIEN. DESCENDS CHERIE, JE N’Y ARRIVE PAS.
– MAMAN JE BOSSE LÀ.
– Ah pardon chérie, je ne savais pas, quand tu auras une minute, alors.

Age adulte
– Maman je t’ai dit de contacter ton serveur Internet. Ce n’est pas normal que la connexion WIFI ne fonctionne que sur un appareil à la fois.
– Tu sais chérie, ce n’est pas grave, de toute façon on n’utilise pas le WIFI.
– Maman, tu payes un service qui ne fonctionne pas.
– Chérie, ce ne sont pas les courts moments que tu passes à la maison qui nécessitent que je me fatigue à résoudre ce problème.
– Avec ton ordi portable tu pourrais être dans le salon et être connectée, tu n’as pas à être assise sur ce fauteuil de bureau.
– Chérie, ce fauteuil de bureau est très confortable et le portable reste sur le bureau de toute façon.
– C’est 1995 en fait.
– Voilà c’est ça en 1995 j’avais 53 ans. Ça me paraît très bien comme année.

Je me demande ce qu’ont foutu les parents du 45e président en leur temps et qui étaient ces gens pour que même le degré zéro de parentalité, celui dont personne ne s’enorgueillit, parce qu’il utilise des méthodes que l’on aurait voulues ne jamais avoir à utiliser, parce que l’on s’était juré qu’en toutes circonstances on éviterait menaces, carottes, pression, abus de pouvoir, ils ne soient capables d’en faire usage. Aujourd’hui mercredi 9 octobre, il est toujours temps:
– AOC is a WACK JOB!
– Donald, I already told you a hundred times, we do not talk like this.
– But you say fuck four times per sentence!
– Donald, I am an adult but you are the president.
– And?
– And as the president, there are things you cannot say.
– But I am the president, I do and say whatever I want.
– No Donald, you are not above the law, and you do not do or say whatever you want.
– But on my Twitter account, I can.
– No, you can’t and on your Twitter you show that you can actually write in English.
– I do because I am very very smart.
– Donald: WHACK JOB with an H. I told you, do not use words you cannot spell.

Jour. Nuit.

L’année des méduses à Trumplandia

20 août 2019 #32

« – Qu’est-ce que cela peut faire que je lutte pour la mauvaise cause puisque je suis de bonne foi? – Et qu’est-ce que ça peut faire que je sois de mauvaise foi puisque c’est pour la bonne cause. »  Spectacle, Jacques Prévert

Nuit. Jour. 

Quand on arrive sur une plage corse, on ne scrute pas le bleu de l’horizon, on ne hume pas l’air marin, le maquis et la farigoule,  on ne se préoccupe pas de savoir s’il y aura de la place pour son parasol, sa serviette, sa glacière, son canard gonflable.

Quand on arrive sur une plage corse, on compte le nombre de personnes dans l’eau, pas parce qu’on souffre d’un trouble obsessionnel compulsif, pas parce qu’on fait réviser ses tables de multiplication au petit, d’ailleurs le petit n’est plus petit, il est presque grand, pas parce qu’on ne tolère plus l’espèce humaine et qu’on espère secrètement que tous les pinzuti quittent la plage.

Quand on arrive sur une plage corse, on cherche les taches rouges qui émaillent le grand bleu, pas parce qu’on essaye de peindre une aquarelle marine, pas parce qu’on souffre d’une maladie oculaire incurable. 

Quand on arrive sur une plage corse, on s’allonge, on écoute, on regarde et on attend.

Quand on arrive sur une plage corse, on espère que les signes extérieurs ne soient pas trompeurs et on les liste une dernière fois avant la grande aventure aquatique: 

1. Il y a de nombreux nageurs qui batifolent. On peut en compter une centaine qui barbotent et s’esclaffent de temps à autre.

2. Il n’y a pas de taches rouges parce que les nageurs ont délaissé leur épuisette sur le rivage et elles reposent tranquillement sur le sable.  

3. Il n’y a pas de hurlements soudains, d’enfants qui sortent de l’eau précipitamment.

4. On ne distingue pas au loin de commentaires avisés il faut mettre de la mousse à raser,  il faut appliquer du vinaigre et frotter avec du sable, il ne faut surtout pas rincer avec de l’eau claire, et vous avez essayé le citron? Il faut appliquer la crème à la cortisone dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, il faut inspirer trois fois intensément et bloquer sa respiration puis se recouvrir de sable, il faut… 

Alors en toute confiance, on se lance, on s’immerge et on s’engage vers le large d’une brasse un peu incertaine et malhabile, le masque déjà embué et les cheveux collés sur le front. Puis enhardi par la douceur de l’eau, on avance vers le grand large, au-delà des bouées jaunes pour s’éloigner des clameurs de la plage. On flotte, on goûte au sel qui parfois se cristallise à la commissure des lèvres. Le reflet du soleil percute le verre du masque et étourdi pendant quelques secondes, des étoiles de lumière se mettent à flotter au-dessus de l’eau. Dans cet instant de grande union avec la nature, dans ce moment de bonheur solaire, on oublie tout. On oublie que la mer Méditerranée est le théâtre du naufrage de l’humanité, on oublie que ses fonds marins sont couverts de sacs plastiques, on oublie que les tortues de mer en meurent chaque année, on oublie que la surpêche du thon va bientôt être à l’origine d’une douleur aiguë qui va vous saisir la cheville gauche parce qu’il n’y a plus d’années sans et qu’il n’y a que des années avec. Putain, putain, putain, putain, il faudra mettre de la mousse à raser,  il faudra appliquer du vinaigre et frotter avec du sable, il ne faudra surtout pas rincer avec de l’eau claire, il faudra essayer le citron, il faudra appliquer la crème à la cortisone dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, il faudra inspirer trois fois intensément et bloquer sa respiration puis se recouvrir de sable, il faudra…Il faut surtout retourner vers le rivage avec cette douleur qui vous cisaille la cheville. Dans un effort ridicule de ballerine des mers tandis qu’on agite les bras pour pouvoir lever la jambe au-dessus des flots, on évalue les dommages: brûlure, peau rougie et quelques marques de tentacules en guise de signature. C’est alors que dans la confusion, le masque à présent complètement opaque, l’horizon se confondant avec le ciel, le rivage disparaissant dans la clarté éclatante de l’après-midi, on cherche tout-à-coup un coupable, on veut désigner celui qui serait responsable de votre désaccord soudain avec la nature.

De retour sur la terre ferme, on maudit les épuisettes abandonnées sur la plage et celui qui, lundi 26 août 2019, injurie l’humanité à venir en faisant l’école buissonnière au G7 tandis que la grande barrière de corail diminue, l’Amazonie brûle, l’Alaska se réchauffe, les parisiens crèvent de chaleur et de pollution, le glyphosate est dans nos assiettes, les perturbateurs endocriniens dans nos biberons, la banquise fond, les glaciers disparaissent et les méduses en Méditerranée sabotent nos étés!

Jour. Nuit.  

Symphonie macabre à Trumplandia

20 juillet 2019 #31

« Bang bang, he shot me down

  Bang bang, I hit the ground

 Bang bang, that awful sound

 Bang bang, my baby shot me down » Bang, Bang, Nancy Sinatra

Nuit. Jour. 

-Chiching, chiching, chiching «Any plans this weekend? » chiching, chiching, chiching. « Picking-up my young one at the airport. He is coming back from his first trip in Europe. » « Excited, I bet? » « For sure » chiching, chiching, chiching, fait le tiroir caisse.

– Des wizzz, wizzz, wizzz retentissent soudain parce que Javier s’amuse à pousser le caddie dans les allées de W. avec une agilité que tout le monde lui reconnaît, même Teresa, malgré ses 82 ans, s’amuse toujours de l’énergie du jeune homme. 

– Vuelve aqui el niño, VUELVE AQUI inmediatamente, dit la mère d’un ton exaspéré comme chaque samedi chez W. quand Javier transforme les allées en pistes de bobsleigh improvisées. 

– Yeaahhh, lui répond l’ado, lui aussi exaspéré par sa mère qui décidément lui refuse toute liberté et qui semble avoir oublié qu’il a maintenant 15 ans. «I am coming. I am cominnggg wizzz, wizzzzz»

– Ouin, Ouin, OUIN, OUIN, OUIN, entend-on au rayon fêtes de W. Le nourrisson affamé attend que ses parents, Jordan et Andre, comprennent enfin l’origine de son malheur. C’est deux-là semblent affairés à préparer cette grande soirée familiale, pour célébrer leur succès, leur amour rayonnant, leur nouveau départ. Ils en oublient un court instant les pleurs de leur petit, un court instant seulement, car Jordan et Andre sont fous de leur petit. GlouGlouGlou.

– Shhhh, tac, shhhhh, tac, shhhh, tac, shhhhhhh, tac, shhhhhh. Chaque pas de Luis et Martha sont entrecoupés par le son de la canne de Luis qu’il déteste et Martha a beau lui répéter « à 90 ans, ce n’est pas indigne d’avoir une canne, tu le sais bien, et puis c’est surtout pour signifier aux autres, les jeunes, les insouciants, pressés par la vie, que tu es là et que tu n’es plus pressé, que tu prends ton temps parce que tu peux le prendre ce temps maintenant ». Mais rien n’y fait, cette canne lui donne l’impression qu’on le jette dans la fosse.  

– Dringggg, Dringgg, Drinnggg, drinngg. « Pourquoi je ne trouve jamais ce téléphone dans mon sac? se dit Angelina, je leur avais bien dit que je n’en avais pas besoin à mon âge.». Dringggg, dringg, dringg, « Hello, ¿Eres mi amor? »

– Clac, clac, fait le bruit de la porte sur le parking. «  Honey, I’ll be back in five minutes.» Ils s’aiment et ne peuvent se quitter sans se dire quand ils vont se retrouver exactement. Et les deux amoureux, Gloria et John, se séparent. 

Ra-ta-ta-ta-ta WizzzWizzzVuELVEVUELVETACACTACTAC OUINOUINOUIN DRINGDRING DRINGDRING BANG BANG BANG OUIN OUIN OUIN OUIN CLAC CLAC CLAC

WIZZZZZZ VUELVE AQUIIIIIIIIII VUELVE AQUIIIII INMEDIATAMENTEEE

TACTACTAC SHHHH TACTAC SHHHH

RA-TA-TA-TA-TA-TA-TA-TA.

Et puis rien. Le silence. Ceux qui ne sont pas tombés sous les balles macabres ne respirent plus. Ils attendent, ils voient le sang couler au sol, ils ont le nez dedans. Ils sont submergés par l’odeur de la mort. Au loin ils entendent l’espoir venir. PIN-PON-PIN-PON-PON. De nouveau ce son métallique qui leur brûle les oreilles.

RA-TA-TA-TA-TA-TA-TA-TA.

Et le choc des corps qui tombent privés de vie, un son sourd qui restera dans leur mémoire, le son de la mort, le son des morts. Au loin, ils entendent un léger gémissement qu’ils n’arrivent pas à identifier couvert très vite par des

Tap Tap Tap TAP TAP TAP TAP TAP TAP TAP TAP TAP

qui n’en finissent plus, comme s’ils étaient des milliers. Et de nouveau, rien. Silence mais le petit gémissement se fait entendre encore. Silence.

On entend alors comme étouffé le battement d’un coeur qui bat, qui continue de battre,

boum boum, irrégulièrement, boum, baboum, boum, baboum, boum, baboum, boum, boum, boum. 

Aujourd’hui vendredi 9 août 2019, je voudrais que les gens de la NRA entendent ce coeur qui bat, ce coeur qui bat maintenant seul, le coeur du fils de Jordan et Andre, le coeur de leur petit de deux mois et demi, orphelin pour toujours.

Jour. Nuit.

Lire l’article du Washington Post pour connaître le nom de tous ceux qui ont péri ce samedi 3 août à El Paso: https://www.washingtonpost.com/nation/2019/08/04/el-paso-shooting-victims/

Aujourd’hui vendredi 9 août 2019, je voudrais que les gens de la NRA entendent ce coeur qui bat à El Paso, le coeur du fils de Jordan et Andre, le coeur de leur petit de deux mois et demi, ce coeur qui bat seul au mileu des morts, orphelin pour toujouJour. Nuit. 
JJ

La vie est belle à Trumplandia

20 juin 2019 # 30

Nuit. Jour.

« Le père disaient : « Que c’est beau ! que c’est beau ! on dirait que tout l’or du pauvre monde est venu se porter sur ces murs. » — Les yeux du petit garçon : « Que c’est beau ! que c’est beau ! mais c’est une maison où peuvent seuls entrer les gens qui ne sont pas comme nous. » — Quant aux yeux du plus petit, ils étaient trop fascinés pour exprimer autre chose qu’une joie stupide et profonde. » Les yeux des pauvres, Baudelaire.

Il regardait le fleuve interdit, le fleuve fantasmé et il se souvenait de ce jour de grosse pluie quand son père l’y avait emmené. Il avait cru à une aventure mystérieuse. Il s’était dit que ce serait son secret à lui avec son père. Ils étaient partis le matin et son père d’une voix autoritaire avait annoncé à sa mère: « on y va, on reviendra pour le déjeuner.» Arrivés près du fleuve après une heure de course au milieu des roseaux, son père l’avait saisi tout à coup par le col de sa chemise bleue du dimanche et soulevé d’un mètre au-dessus du sol. Il avait été surpris par la violence du geste, mais rien dans ce matin de juin ne l’avait préparé à ce qui allait suivre. Déjà le col de sa chemise lui cisaillait le cou et il sentait la sueur lui couler le long des bras; une sueur acide, celle qui vient quand la peur vous comprime le coeur. Son père avait l’oeil noir et ne bougeait pas d’un millimètre. Il ne disait rien. Il le tenait au-dessus des eaux boueuses du fleuve et ses pieds gesticulaient dans l’air. Soudain, après quelques minutes, il le projeta au sol et dans un mouvement encore plus brutal le remonta dans l’air. Il eut l’impression que son foie allait lui sortir par la bouche. Puis quelques instants plus tard, son père effectua la même opération une dizaine de fois sans s’arrêter. Il fut très vite envahi par une nausée âcre et il était persuadé que ses yeux étaient sortis de leur orbite. Finalement, son père le reposa vigoureusement au sol et il sentit ses jambes se dérober sous lui. Encore étourdi, le ciel et le fleuve ne faisant plus qu’un, il l’entendit dire d’une voix ferme: « le fleuve interdit, jeux interdits près du fleuve. Ce n’est pas un goût âcre que tu auras dans la bouche, mais celui de la boue, ce n’est pas la sueur acide qui mouillera tes vêtements, mais les eaux du fleuve qui noieront ton intérieur. Tu ne seras plus dans les airs, mais tu seras comme une pierre jetée au fond du fleuve après avoir voltigé dans les flots. ». Il ne dit rien de plus et dans un silence mortifère ils rentrèrent pour le déjeuner.

Il regardait le fleuve interdit, le fleuve fantasmé. Il regardait ces deux corps la tête dans le sol, le nez écrasé dans la boue. Une grosse larme coula le long de ses joues lorsqu’il vit le petit bras de la fillette toujours enroulé autour du cou de son père. Et puis ses sanglots redoublèrent lorsqu’il comprit que ces deux-là même dans la mort n’avaient pas réussi à franchir la frontière. Ils étaient de l’autre côté, à jamais. Il se demanda si le père au matin avait dit à sa fille: « on y va, on sera là-bas pour le déjeuner, tu verras. » et s’il avait ajouté: « ce sera comme un jeu, on ne fera qu’un. Tu seras tout près de moi, collée à moi, comme le jour où tu es née et que je t’ai glissée en dessous de mon tee-shirt sur mon ventre pour sentir ton petit corps, pour entendre battre ton petit coeur. Ce sera pareil, nous sentirons l’eau douce couler, parfois il y aura une vaguelette qui viendra nous éclabousser, nous rirons, tu n’auras pas peur, tu mettras ton bras autour de mon cou et rien ne pourra nous séparer. » Et c’était vrai. Il n’avait pas menti le père. Rien ne les avait séparés, même pas le fleuve et sa boue, même pas les flots glauques, même pas la mort. Ils étaient là, comme les amants de Pompée, figés pour l’éternité.
Et c’est alors qu’il s’est étranglé, que sa voix est devenue rauque comme celle de son père disparu depuis longtemps, et il s’est mis à hurler comme un dément « le fleuve interdit, jeux interdits près du fleuve ». Et il s’est tu. Et dans un silence mortifère il est rentré pour le déjeuner.

Aujourd’hui mardi 25 juin, j’entends les pas de tous ceux qui veulent aller déjeuner là-bas, j’entends les cris de tous ceux qui sont arrêtés là-bas, j’entends les sanglots de ces enfants arrachés aux leurs, et je pleure ces deux-là, Oscar Alberto et Angie Valeria qui, comme tant d’autres ici et ailleurs, finissent leur courte vie dans les eaux bouillonnantes des Styx internationaux.

Jour. Nuit.

La lutte des classes à Trumplandia

20 mai 2019 #29

“Dieu a dit : il y aura des hommes blancs, il y aura des hommes noirs, il y aura des hommes grands, il y aura des hommes petits, il y aura des hommes beaux et il y aura des hommes moches, et tous seront égaux ; mais ça sera pas facile… Et puis il a ajouté : il y en aura même qui seront noirs, petits et moches et pour eux, ce sera très dur !” Coluche.

Nuit. Jour. 

Vous avez récemment éprouvé le capitalisme. Non que vous ayez des doutes quant à ses effets, mais théories ne sont rien sans expériences. Votre épreuve a commencé par un voyage en classe affaires pour la première fois de votre vie sur un vol transatlantique. Le nom de cette classe vous amuse, car il semble bien que par atavisme vous ne faîtes d’ailleurs en général pas du tout d’affaires, ce serait plutôt le contraire. Evidemment, vous n’avez pas payé votre billet au plein tarif, vous avez profité des offres Air France de dernières minutes pour oser le surclassement. Vous êtes arrivée à l’aéroport, comme tous les gens de votre classe, avec trois heures d’avance car vous ne saviez pas que le surclassement commence au moment où vous passez les portes d’entrée de l’aéroport. Vous êtes donc d’emblée orientée vers la file « premium » où vous déposez après trois minutes d’attente votre bagage tandis que vous apprenez que le passage de la sécurité s’effectuera au poste 1 de l’aéroport et que l’accès au lounge d’Air France se situe au deuxième étage. Une dizaine de minutes plus tard, il est 13h50 et votre vol est à 16h30, vous trouvez refuge au deuxième étage et vous êtes maintenant entourée d’hommes qui semblent effectivement faire des affaires si l’on en croit le niveau sonore de leurs conversations téléphoniques ou le martèlement des touches de leur clavier d’ordinateur. Vous vous empiffrez de mignardises « offertes » par la compagnie, on connaît depuis longtemps votre appétence à foutre votre régime en l’air et vous somnolez déjà confortablement installée dans un canapé profond. Vous êtes de temps en temps sortie de votre langueur lorsque l’un de ces hommes d’affaires hurle au téléphone des nombres astronomiques et raccroche triomphant. Vous regardez autour de vous et constatez d’ailleurs que vous êtes la seule représentante de votre sexe. Vous avez tout à coup envie de lui faire honneur et de sortir votre téléphone pour gueuler dans la langue de Molière à une interlocutrice imaginaire des deals imaginaires mais le confort du canapé vous happe et vous retournez à votre torpeur; c’est que les petits canapés vous ont lestée et vous avez l’énergie d’un mollusque en phase de digestion. Vous en oubliez même d’aller faire un tour au spa Clarins pourtant chaudement recommandé par les hôtesses d’accueil. Vous verrez, chère petite madame, c’est tellement reposant, c’est une cure de jouvence avant votre long voyage. Vous n’en revenez pas de tous ces placements de produits et pendant quelques minutes vous avez l’impression d’être dans un James Bond, mais un regard rapide dans le miroir des toilettes du lounge vous rappelle à votre réalité: trop vieille, trop petite et vraiment trop bas du cul pour faire partie du club. Vous décidez de revenir aux fondamentaux et vous plongez tête la première dans la lecture de Vacarme. Vous choisissez évidemment l’édito sur les fractures de la gauche d’un air inspiré comme si vous souhaitiez revendiquer votre appartenance à une certaine classe, mais vous comprenez le ridicule de votre posture et vous êtes submergée par votre mauvaise conscience de soi-disant citoyenne de gauche. Alors que vous êtes taraudée par la culpabilité, une hôtesse du lounge vous annonce que votre vol a commencé l’embarquement. Vous laissez derrière vous votre sentiment de culpabilité tandis que vous quittez le royaume au sol des mignardises, du Wall Street Journal, des soins Clarins et du Champagne Veuve Cliquot et que vous entrez dans un monde  identique au précédent mais en altitude et dans une cabine pressurisée. Vous goûtez à tout, vous mangez tout: petits fours salés, entrée, plat, salade, fromage, ronde des pains, desserts. Vous ressemblez à un citoyen romain festoyant, allongé et qui s’assoupirait après le repas terminé, épuisé par tant d’excès. Bercée par le ronron des moteurs, le silence de votre voisine, l’esprit embrumé par les coupes de Champagne, vous poussez un soupir de satisfaction: c’est la première fois que vous voyagez sans penser à vos sous-vêtements porte-bonheur. Vous venez de faire l’expérience de la sociologie de classe et vous comprenez atterrée que l’argent est une force agissante qui maintient l’angoisse à distance. Ce moment de honte intime disparaît vite remplacée par la joie indicible de savoir que les hommes du président, en voyage officiel, quittent Air Force One les jambes lourdes, les pieds gonflés, leur cravate maculée de taches de gras, faute de pouvoir manger assis, le blanc de l’oeil rouge parce qu’ils ont passé les vingt dernières heures vissés sur leurs écrans dans l’espoir de pouvoir répondre aux injonctions d’un président qui leur impose une veille permanente, qui leur refuse le droit au repos, qui les empêche de travailler à la préparation des G7, G20, ou autres réunions des puissants avant d’avoir répondu à toutes les attaques de ces salauds de journalistes qui lui en veulent tant. Et c’est le sourire aux lèvres, que pour la première fois en quarante cinq ans, allongée confortablement dans votre siège 6J, vous vous endormez avec l’image de ces hommes du président qui embarquent leur tapis de yoga dans l’espoir de s’allonger quelques minutes dans la salle de conférence d’Air Force One et de reposer leurs yeux quelques minutes avant de parler affaires. 

Aujourd’hui, lundi 20 mai 2019, je me réjouis avec un certain plaisir inavouable à l’idée que ces officiels, ces hommes du président, viennent d’éprouver la notion de classe, je me réjouis qu’ils subissent les lubies d’un histrion amoral, d’un pervers narcissique, et je pense à tous les travailleurs d’ici et d’ailleurs, qui un jour ou tous les jours font les frais du capitalisme sauvage et supportent en silence et dans la douleur parfois leur supérieur.e hiérarchique. 

Jour. Nuit. 

Rosemary’s baby in Trumplandia

20 avril # 28

« Les parents qui attendent de la reconnaissance de leurs enfants (il y en a même qui l’exigent) sont comme ces usuriers qui risquent volontiers le capital pour toucher les intérêts. » Journal, Franz Kafka.

Nuit. Jour.

C’était il y a longtemps mais le souvenir reste cependant précis comme vissé dans la chair, le corps à jamais marqué par ce passage. Quand on croise aujourd’hui ceux et celles qui traversent cette aventure, on les reconnait instantanément: l’oeil est vitreux souligné par des cernes qui creusent leur visage. Il semble que le dernier brushing ou soin capillaire remonte à 2003. Les vêtements sont choisis dans la hâte et les superpositions hasardeuses, un tee-shirt à la couleur indéfinissable dépasse en dessous de ce qu’il y a encore peu faisait partie de la panoplie de randonnée mais qui depuis peu est devenu la norme. Des vêtements informes cachent pour ne pas révéler ce nouveau corps, un sac les accompagne partout et des objets en plastique en sortent comme s’ils étaient victimes de la même négligence que le tee-shirt de randonnée. Du linge de petite taille, des pommades, des serviettes-éponges, dont il faudrait mieux ignorer l’utilisation, y sont entassés; leurs propriétaires sont devenus mono-maniaques et leurs pensées réduites à une seule idée:
Bébé a fait une nuit de cinq heures
Bébé s’est réveillé trois fois la nuit dernière
Bébé ne régurgite plus
Bébé a tout régurgité et il faut changer la serviette-éponge bleu layette du sac de bébé
Bébé aime la purée pois cassés-patates douces
Bébé a recraché toute la purée pois cassés-patates douces
Bébé en a fini avec l’angoisse d’abandon
Bébé a pleuré non-stop hier soir au coucher
Bébé aura les yeux bleus
Bébé a finalement les yeux marron foncé
Bébé aime aller au parc et regarder les grands jouer
Bébé a hurlé et jeté ses jouets en plastique à la tête des grands
Bébé a dit « maman » en premier
Bébé a dit « papa » en premier
Bébé a fait un gros câlin à sa maman
Bébé a craché sur Maman
Bébé fait le bonheur de ses parents
Bébé rend ses parents fous.
Bébé est devenu le centre de l’attention de Papa et Maman. Malgré une fatigue qui ne les quitte plus depuis le jour de la naissance de Bébé, Papa et Maman souffrent d’un syndrome parental connu, répertorié et observé depuis la genèse de l’humanité: le lien. Bébé pourrait être le bébé le plus vilain de la création, un attachement inconditionnel les unit à ce rejeton. Qu’il jette, qu’il crache, qu’il vilipende, qu’il salisse, qu’il avilisse, qu’il casse, qu’il hurle, qu’il vitupère, qu’il mente, qu’il manipule, qu’il invente, qu’il affabule, qu’il régurgite, Maman et Papa sont là. Bien que prêts parfois à se débarrasser de Bébé, ils ne franchissent pas le terrible pas de l’infanticide qui les aurait fait passer du grotesque au tragique. Ils sont englués dans les méandres de la parentalité et continuent, quelle que soit la peine, à se débattre avec ce laideron dont ils sont les géniteurs malheureux et qu’ils essayent en vain de contenir. Et même si ce Bébé là déborde, dégouline, inonde et contamine le monde de sa laideur depuis qu’il est né, même s’il dégrade la fonction qui lui a été assignée, qu’il outrepasse la fonction qui lui a été assignée, qu’il déshonore la fonction qui lui a été assignée; ses parents infortunés, républicains de ce pays, composent avec ce monstre, attendent, espèrent même peut-être que des jours meilleurs sont à venir.

Aujourd’hui samedi 20 avril, je voudrais rendre hommage à la puissance du déni qui sauve tous ceux et celles qui tentent de faire oublier que l’être qu’ils ont mis au monde est l’enfant de Rosemary.

Jour. Nuit.