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La vie mode d’emploi à Trumplandia

20 mai 2020 #41

«  Etant une minorité à la fois comme caste et comme classe, nous vivions sur l’ourlet de la vie, en luttant contre notre faiblesse et en nous battant pour nous accrocher sans aide dans les grands plis du vêtements. » L’oeil le plus bleu, Toni Morrison. 

Nuit. Jour. 

Alors alors quelle année, hein!  

Oui, quelle année!

La covid ( t’as vu je dis la covid depuis que j’ai écouté France Cu), le confinement. 

Ouais c’est long. 

Le meurtre de George Floyd, le couvre-feu.

Ouais, histoire d’une nation. 

Les manifestations, le pays qui s’embrase et qui déborde sur le vieux continent… 

Ouais j’ai vu.

Et Seattle qui se réveille avec une zone autonome.  

Ouais je sais.

Vers un nouveau forum romain? 

J’espère. 

Pendant la plus grande crise économique du pays. 

Sans doute. 

Une crise sanitaire et une crise économique doublées d’une révolution? 

Quelle époque! 

Et on n’est qu’au mois de juin, encore six mois, que peut-il bien se passer? 

Qui sait? 

Tout ça dans un contexte d’année électorale!

C’est sûr.

Et Black Lives Matter, une nouvelle force agissante?  

Ma foi…

Des voix qui comptent. 

Enfin. 

Qu’en dis-tu? 

Je n’en dis rien. 

Tu ne peux pas ne rien en dire. 

Si je peux. 

Ton silence est un silence complice. 

Complice de?

Il encourage la violence systémique. 

Peut-être mais il ne saisit pas un espace qui n’est pas le sien. 

Qu’est-ce que tu racontes? 

Je ne suis pas spécialiste des questions raciales aux Etats-Unis. 

Et alors? 

Je ne suis pas noire. 

Et donc? 

Donc je ne sais rien. Je ne sais pas ce que c’est que de faire un jogging et d’en mourir. Je ne sais pas ce que c’est que d’être chez moi et d’en mourir. Je ne sais pas ce que c’est que d’être arrêté et d’en mourir. Je ne sais pas ce que c’est de manifester et d’en mourir, de faire ses courses et d’en mourir, d’être en voiture et d’en mourir. Je ne sais pas ce que c’est de craindre la mort de mon fils parce que sa couleur fait peur. Je ne sais pas ce que c’est d’observer les oiseaux dans le ciel et de faire peur. Je ne sais pas ce que c’est de désapprendre à siffler parce que siffler peut tuer. Je ne sais pas ce que c’est de me faire cracher dessus, insulter, lyncher parce que ma couleur est une incitation à la violence des uns. Je ne sais pas ce que c’est de redouter le moment où il faudra s’assoir un soir de mai 2020 et prendre mon fils par la main, le regarder dans les yeux, et d’une voix douce mais ferme lui rappeler le mode d’emploi. 

Le mode d’emploi? 

Le mode d’emploi pour être en vie, pour rester en vie.  

Aujourd’hui mardi 23 juin 2020, je ne dis rien parce que je ne sais rien. 

Jour. Nuit. 

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Le temps retrouvé à Trumplandia

20 avril 2020 #40

«  America’s teachers urge Trump to use time at home to repeat first grade » Andy Borowitz, The New Yorker. 

Nuit. Jour. 

Vendredi 24 avril 2020, conférence de presse de la Maison Blanche: « –Supposing we hit the body with a tremendous — whether it’s ultraviolet or just very powerful light, Mr. Trump said. And I think you said that hasn’t been checked, but we’re going to test it? he added, turning to Mr. Bryan, who had returned to his seat. And then I said, supposing you brought the light inside the body, either through the skin or some other way. And then I see the disinfectant where it knocks it out in a minute — one minute — and is there a way we can do something like that by injection inside, or almost a cleaning? he asked. Because you see it gets in the lungs and it does a tremendous number on the lungs, so it would be interesting to check that. » 

Et c’est alors que tout m’est revenu plus de trente ans après comme dans un grand plan séquence de cinéma: l’architecture années 30, le rose du granit, l’arrivée essoufflée au quatrième étage dans le long couloir carrelé en petites mosaïques marron, l’année de seconde au lycée Camille Sée. Je me revois avancer d’un pas lent vers la salle 417 et attendre avec mes camarades de classe le long du mur blanc que Madame B., professeure de Sciences Naturelles, ouvre la double porte en merisier et nous fasse entrer. Je revois son tailleur gris perle, ses lunettes métalliques et ses traits tirés. J’entre dans la classe, je suis immédiatement saisie par l’odeur des produits chimiques précédemment utilisés et éblouie par la lumière qui se réfléchit sur le grand comptoir carrelé blanc qui lui sert de bureau et de table à disséquer les grenouilles. Je ne suis pas au premier rang, probablement au quatrième, l’avant-dernier rang, pour pouvoir ricaner à mon aise avec ma comparse de l’époque, une grande fille blonde au rire éclatant et à la voix tonnante. Nous étudions la reproduction. Cela devrait nous intéresser, nous devrions nous sentir concernées, mais malgré la voix rauque de Madame B, nous sommes ailleurs, nous pensons à la prochaine cigarette fumée dans les toilettes du troisième, au déjeuner qui nous attend, à la vie dehors. Madame B, dans son tailleur gris perle, ne cherche en rien à nous ramener dans la salle 417, elle a depuis longtemps rendu les armes et continue son cours, imperturbable. Parfois cependant, sa voix craque, elle se racle la gorge, cela perturbe un instant ma comparse blonde qui travaille à aligner ses cuticules tandis que je continue mon entreprise de sabotage personnel et travaille à rendre mon écriture illisible. Madame B. est une voix-off, ignorée, oubliée. Elle a beau nous scruter de son regard noir, rien n’y fait. Nous sommes indécrottables, des bons à rien des années 80.

Tout-à-coup, Madame B. peut-être revigorée par un rayon de soleil qui vient traverser la pièce en diagonale, a quitté son estrade, elle est maintenant dans le rang tout près de nous, droite comme un « i », l’air sévère et pénétré, l’index pointé vers le ciel et se met à hurler: « IL NE FAUT PAS BOIRE SON URINE ». Ma comparse blonde manque de s’arracher un doigt, ma plume s’écrase et transperce ma feuille à petits carreaux et les trente-quatre autres élèves de la classe sortent soudain de leur léthargie. Madame B., étonnée que les trente-six abrutis de seconde 10 aient enfin levé les yeux, répète son injonction suprême, à présent certaine de son effet «  IL NE FAUT PAS BOIRE SON URINE CAR BOIRE SON URINE PEUT ETRE FATAL ». La petite prétentieuse littéraire en moi ricane bien entendu parce qu’elle se doit de ricaner, c’est sa fonction première, en tout cas celle qu’elle s’est assignée, mais elle s’interroge quand même sur les motivations secrètes de Madame B. Elle ne peut se faire à l’idée que Madame B pense que les trente-six abrutis de seconde 10 soient si abrutis qu’ils en viennent à boire leur urine. Elle ne peut se faire à l’idée que Madame B juge nécessaire de mettre en garde les trente-six abrutis de seconde 10 sous prétexte qu’ils ne suivront pas un cursus scientifique. Quel mépris tout de même! Et comme toutes les petites prétentieuses littéraires, elle range Madame B. dans la catégorie des profs perdus et met aux oubliettes son injonction suprême.

Ce n’est que quelque trente ans plus tard que le mystère de la femme au tailleur gris perle et à l’air sévère trouve sa résolution. Ne pas rompre le lien même avec une classe de trente-six abrutis. Ne pas briser la continuité pédagogique, marquer les esprits même les plus récalcitrants, les plus ignares, les plus infamants. Asséner des vérités primaires pour que le jour où quelle que soit la figure d’autorité qui vous enjoigne à boire votre urine, à boire votre désinfectant, à utiliser les rayons ultraviolets en injections nasales, anales ou autres, ce jour-là, si improbable soit-il, les efforts de Madame B., professeure de Sciences Naturelles à Camille Sée dans les années 80, seront enfin récompensés. Alors les trente-six abrutis de seconde 10 et tous les autres abrutis de seconde, qui auront été en cours de biologie et auront eu une Madame B., seront sauvés de l’infamie, celle d’avoir tenté de boire du désinfectant en temps de pandémie, celle d’avoir fait bronzer leurs organes vitaux en temps de pandémie, celle d’avoir écouté en temps de pandémie une figure d’autorité en déroute.  

Jour. Nuit. 

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Quand y’en a plus y’en a encore à Trumplandia

20 février, 20 mars, #38 et/ou #39, 2020. On ne sait plus. 

« Tout dans la vie est une affaire de choix, finalement, ça commence par la tétine ou le téton, ça se termine par le chêne ou le sapin. D’ici à là, de sa naissance à sa mort, l’homme est confronté à des choix» Pierre Desproges. 

Nuit. Jour. 

Depuis quelques temps  j’ai pris l’habitude de lire discrètement la carte des restaurants sur leur site Internet avant d’y dîner. C’était évidemment du temps où on allait encore au restaurant. Cette petit manie m’est venue après des années de gêne quand le serveur ou la serveuse, arrivant d’un pas allant à notre table, demande visiblement pressé.e d’en finir: « Vous avez fait votre choix messieurs dames?». L’injonction à choisir en temps limité engendre chez moi encore plus d’indécision. C’est donc d’un air embarrassé que je réponds le regard vissé au menu qu’il me faut encore quelques minutes et que je le/la vois repartir d’un air agacé. J’ai toujours eu beaucoup de difficultés à faire des choix et les cartes de restaurant représentent une source de bonheur anticipé et d’angoisse mêlés: l’angoisse d’anticiper avec justesse mes désirs. Rillettes ou coquilles Saint-Jacques, vin blanc ou vin rouge, charlotte aux fraises ou triple crème, tapas ou salade composée? L’infinie combinaison des possibilités me plonge dans un état d’hébétude avancée. La solution à cette incertitude chronique m’est enfin apparue un jour où je savais que le supplice du menu serait cruel parce que composé de vingt-cinq pages de plats numérotés de 1 à 384 : 

«  – Tu prends le 294 ou le 53? 

– J’hésite encore. Un temps.  Peut-être plutôt le 126 et le 14. 

– Le 14, mais c’est une boisson! 

– Ah bon tu crois? Ah oui, tiens, c’est vrai. Un temps. Alors le 126. 

– Le 126, c’est super épicé. Y’a trois petites étoiles. 

– Merde! Un long temps. Bon le 310 alors. 

– Le 310 tu te souviens c’est pas avec du riz blanc c’est servi avec du riz gluant. 

– Ah putain, le riz gluant je peux pas, c’est pas que j’aime pas, mais j’aime pas le nom, je peux pas bouffer un truc qui s’appelle « gluant ».  

– Je suggère qu’on arrête tout simplement de bouffer chinois si tu n’aimes pas la terminologie culinaire et la bouffe épicée.  

– Mais darling voyons, c’est un peu radical comme solution.  C’est pas si simple. 

– Je prends le 294. C’est très simple.

Un temps resserré et dépitée. OK le 53 pour moi, même si franchement je suis pas fan de la coriandre fraîche. » 

Cette scène, raccourcie pour les besoins de la narration, est un marqueur relationnel, comme la température de la chambre ou l’heure du dîner pour d’autres. Il faut parfois passer outre ou y travailler. Je suis plutôt de celle qui y travaille des heures durant, pèse le pour et le contre à coups d’insomnies pour solutionner l’affaire et débrouiller la combinaison parfaite de saveurs : steak tartare ou tournedos Rossini? Fromage de chèvre ou brucciu ? Gratin dauphinois ou pommes dauphines? Depuis le 20 mars 2020 plus besoin de secrètement pré-analyser la carte des restaurants puisqu’il n y a plus de restaurants ouverts et que les quelques malheureux qui tentent de réveiller nos papilles le font numériquement et qu’il faut précisément consulter leur menu en ligne. Bien sûr la pandémie a d’abord réjoui l’indécise que je suis et la lectrice de menus à la sauvette, mais c’était sans compter que cet immense soulagement initial serait suivi d’un défi sans précédent qui explique le retard pris dans la livraison mensuelle des chroniques en Trumplandie. 

«  – Tu fais le lien restaurant chinois/virus étranger? 

– J’hésite encore. Un peu trop cousu du fil blanc. Un temps. Peut-être plutôt le 27 février avec le miracle du virus qui disparaît naturellement. Je fais du Peguy-Scorsese avec des vierges Marie partout.    

– Alors tu peux coupler le 27 février et le 25 mars avec  les églises pleine de monde à Pâques comme ça tu redoubles l’effet. 

Un temps. En même temps le 6 mars quand il refuse de faire le décompte des malades sur le bateau de croisière pour ne pas faire augmenter les chiffres, c’est pas mal non plus, genre la croisière s’amuse pas. 

Amusé. Tu pourrais aussi faire une chronique uniquement sur ses sessions de golf en temps de pandémie les 18, 19 janvier, 1er et 15 février, 7 et 8 mars avec une belle description de la pelouse verte, de sa casquette rouge MAGA et tu intercales le nombre de personnes contaminées. Contraste garanti. 

–  Ouais, je joue sur le décalage. Possible. Ou alors je me concentre sur le 19 mars et le refus de rassurer les américains et le soi-disant sensationnalisme du journaliste, j’exploite la relation presse-politique comme dans les années 70. 

–  Mouais. déjà vu. Tu pourrais tenter plutôt la carte mensonge en direct au peuple américain avec le combo conférence de presse du 19 sur la chloroquine et conférence de presse du 15 sur le site web crée par Google pour résoudre la pandémie. Tu travailles l’effet d’accumulation, l’enlisement d’une administration dans un mensonge d’état. 

De plus en plus agitée.  Ou ses commentaires sur son audimat pendant que New York agonise, ou le geste de Docteur Fauci qui ne peut cacher son embarras, ou le vaccin annoncé pour très vite le…Ah putain, je ne sais plus. 

S’impatientant. Tu fais du Hugo, de la lumière à l’obscurité, tu travailles les oppositions.  Tu files la métaphore du naufrage d’une nation, tu joues sur les parallélismes crise sanitaire crise économique. Très simple: tu exploites l’opposition entre le 22 janvier et son unique cas de coronavirus et l’annonce faite du long tunnel à venir et les quelques 100000 à 240000 morts à venir le 31 mars. Tu dilues et accélères le temps, tu mêles les temporalités et tu y ajoutes des statistiques, des courbes exponentielles. Le tour est joué. C’est rapide, efficace, percutant. 

Un temps resserré et encore plus dépitée qu’après le supplice du restaurant chinois. Rapide, efficace, percutant. Je m’en fous moi, j’ai pas envie de jouer des tours. J’ai pas envie de rire. Je prends rien tiens, je ne veux pas choisir, je bouffe pas, je veux dire : j’écris pas. » 

Jour. Nuit.

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How I learned to stop worrying and love the bomb in Trumplandia

20 janvier 2020 #37
« Votre politique est pire qu’un simple crime; c’est une tragique bévue ! » Le Dictateur, Charlie Chaplin

Nuit. Jour.

Le 9 novembre, le monde se réveilla donc au son des « huga, huga, huga » qui venaient de l’appartement présidentiel. Nuggie, Nuggie, Nuggie s’était endormi dans sa chemise tachée sur la table dorée. M. avait eu l’énergie, quant à elle, de sortir son déshabillé des plus beaux soirs. Elle était allongée, immobile, dans le lit conjugal et respirait si discrètement qu’un observateur étranger aurait pu la croire morte. Elle sortit de sa torpeur matinale lorsqu’elle entendit Nuggie, Nuggie, Nuggie hurler depuis la table dorée où il avait échoué. Il semblait pris d’une nouvelle fureur et s’était mis à parler tout d’abord dans son sommeil, puis réveillé par sa propre voix avait commencé à déclamer un texte parfaitement incompréhensible. Il avait des allures de comédien des temps anciens avec des trémolos dans la voix. Il paraissait habité par une vision et s’adressait à une foule imaginaire dont il calmait la frénésie en levant les bras au ciel en forme de V.
M. , effrayée, s’approcha sans bruit du salon.
« Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. »
Elle se mit à pleurer silencieusement en entendant ces « mots ». Elle ne pouvait se faire à l’idée que ce pays qui l’avait accueillie, elle, la brunette de l’Est, avait élu un président, fût-il son mari, qui avait perdu la raison. Et tandis qu’elle sanglotait recroquevillée dans un coin dans son déshabillé du soir, Nuggie, Nuggie, Nuggie continuait à haranguer la foule imaginaire.
« Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. I will do a terrific job. We will win again and again with many many people. Believe me. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. I mean, we defend everybody. We defend everybody. No matter who it is, we defend everybody. We’re defending the world. And believe me, the world needs me, the world will be a better place because I have many, many friends and China does not have a clue that I am going to hit a home run. If they hit me harder, let tell you, they will see something they never seen before, ever. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. This is going to be amazing, trully unbelievable, because we are truly the best and they, the others are just very very pathetic. This is massive, it will be so powerful that this will be a major major win. People know it’s going to happen. Because China and the others they are just morons. And the rest, just plain losers. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. Mffrrpuckk. HUGA. GA. GA. Mffrrpuckk. GA. Ga, ga, ga, gagagaga.»
M. se redressa. Nuggie, Nuggie, Nuggie s’était arrêté de « parler » et s’était de nouveau effondré sur la table dorée du salon. Paniquée, M. se précipita à son chevet et le trouva profondément endormi. Dans son délire, il s’était affalé sur la table avec les bras toujours en V, la joue écrasée et la bouche distordue par un rictus effrayant. Elle trouva également sur la table des notes écrites en lettres majuscules au Stabilo noir. Elle lut en silence ses notes griffonnées à la hâte et dont le sens lui échappa, seul l’historien des temps à venir aurait pu déchiffrer les gribouillages de cette âme altérée par l’ivresse du pouvoir. M., qui avait conscience de la gravité du moment, les saisit et les jeta dans la fausse cheminée du salon doré. Geste fatal. Qui sait? Le monde aurait pu peut-être se préparer aux multiples mensonges, à la paupérisation des classes populaires et moyennes, à l’enrichissement des 1% les plus riches, aux différents renvois et démissions des agents des services fédéraux, à l’annonce du retrait de la COP 21, à l’autorisation de la vente de défenses d’éléphant, au maintien de la pression de la NRA, aux accusations de harcèlement, au déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem, aux camps d’immigrants à la frontière du Mexique, aux guerres commerciales, à la nomination de Brett Kavanaugh à la cour suprême de justice, à la démission de James Mattis, au blocage du gouvernement américain à deux reprises, aux massacre des kurdes, aux coups de téléphone sulfureux avec l’Ukraine, aux arrangements financiers et politiques avec Poutine, à sa mise en accusation par le congrès américain, à l’assassinat de Quassem Souleimani, ETC. ETC. ETC.
En attendant, il reste moins d’une année pour se préparer. Joyeux anniversaire?

Jour. Nuit.

Lire l’article de The Atlantic sur le parler de Trump: https://www.theatlantic.com/magazine/archive/2018/03/how-to-talk-trump/550934/

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La planète des singes à Trumplandia

20 décembre 2019 # 36

« Le plus grand péril se trouve au moment de la victoire. » Napoléon Bonaparte.

Nuit. Jour.
Alors qu’une certaine Amérique pleurait la fin du rêve américain, dans l’appartement new-yorkais du vieux Nuggie Nuggie Nuggie l’humeur n’était pas à la fête. Le champagne ne coulait pas. Le coca non plus. Nuggie Nuggie Nuggie était hagard, tout comme sa moitié. Un observateur étranger aurait pu penser que le ciel venait de leur tomber sur la tête. Ils semblaient tout deux avoir vu le fantôme de la nourrice autrichienne qui leur aurait susurré à l’oreille des menaces en allemand. Nuggie Nuggie Nuggie, vacillant, se jeta sur son hamburger préféré mais n’arriva pas à en avaler une miette. Il avait la bouche desséchée comme le poivrot qui se réveille un lendemain de beuverie, sauf que dans le cas de Nuggie Nuggie Nuggie, les raisons de cette déshydratation étaient principalement dues au fait qu’il avait oublié de s’hydrater et de s’alimenter depuis vingt-quatre heures. Il faut dire que, l’âge aidant, il avait des absences qui inquiétaient bien évidemment son entourage. Sortant subitement de son hébétude de vieillard, il se rappela qu’il était à jeun. Il versa sur son hamburger préféré une rasade de sauce ketchup pour humidifier le tout et il attrapa, avec le même désespoir qu’un soldat américain dans le désert libyen, la cruche posée sur la table dorée. Il but deux litres d’eau sans s’arrêter et aspergea aussi le col de sa chemise qui passa du blanc à l’orange puis il ingurgita en trois bouchées le hamburger froid. La maîtresse de maison, quant à elle, était dans un piteux état. Habituée aux longues diètes quand elle était encore la reine des podiums, elle n’avait pas réellement mangé depuis un mois. Elle était naturellement ravie d’avoir ainsi maintenu artificiellement sa taille de guêpe mais elle en était arrivée à un tel point de sous-alimentation qu’elle se réveillait la nuit avec des sueurs froides persuadée que ses aïeux étaient toujours vivants et l’avaient rebaptisée M. la maudite. Elle se dressait dans son lit comme un « i » et murmurait en un souffle « Je ne suis pas maudite, je suis le rêve américain. » en essayant d’effacer avec la main gauche le « M » imaginaire dessiné dans le dos avec le sang des migrants.
Les deux se regardaient désemparés. Qu’allaient-ils donc bien faire? M. la maudite ne pensait qu’à tous les futurs dîners où il lui faudrait enfreindre les règles strictes qu’elle s’était imposées pour rentrer dans son petit 36 et elle versa une larme qu’elle s’efforça d’essuyer immédiatement à l’idée qu’au bout de quatre ans il lui faudrait sans doute passer au 38. Nuggie Nuggie Nuggie, lui, ne pensait pas. Son cerveau était paralysé par l’ampleur des taches. Non pas celles qui l’attendaient mais celles qui entouraient ses yeux, ces deux grosses taches blanches. Il avait eu la faiblesse d’écouter sa fille qui lui avait recommandé de protéger ses yeux des cabines d’auto-bronzant et il ressemblait ainsi à un panda albinos. Il saisit alors la cruche vide et la remplit à nouveau, en versa tout le contenu sur son visage et, dans une espèce de frénésie, tenta d’unifier son teint avec sa chemise blanche sortie de son pantalon. Il réussit à unifier l’ensemble, non pas son teint, mais sa chemise et son teint, les deux maintenant bicolores avec des motifs fin de soirée. M. la maudite pleurait cette fois-ci pour de bon et le dévisageait atterrée. Tout-à-coup, il se mit à éructer des mots que personne ne comprit. Sa fille qui jusqu’ici était restée silencieuse, s’approcha de lui, lui prit les deux mains et le regarda droit dans les yeux. « your’re going to make America great again ». Soudain les convives, car ces deux-là n’étaient bien entendu pas seuls dans leur appartement new-yorkais, lancèrent tous ensemble « MAGA, MAGA, MAGA, Hurray, Hurray, Hurray! ». Puis ils tapèrent des pieds et des mains, tout d’abord dans un rythme timide parce que le spectacle donné par le nouveau couple présidentiel les avaient effrayés enfin entraînés par la ferveur de certains, ils rentrèrent tous dans une sorte de transe et augmentèrent la cadence et le volume sonore. Le sol tremblait et, bien que l’appartement fût situé au dernier étage, on entendait sur le pavé de la cinquième avenue, des « HUGA, HUGA, HUGA » simiesques. Les convives avaient perdu tout sens commun dans cette expérience de transe collective et avaient fondu les deux mots en un. Ils gesticulaient et levaient les bras au ciel en vociférant des « HUGA, HUGA, HUGA ».
Minuit sonna. Les convives partirent en meute les uns après les autres en continuant à hurler et sauter et les deux s’effondrèrent sur le canapé en cuir doré. Ils avaient perdu l’usage de la parole et reposaient comme deux pantins articulés et épuisés.
Le 9 novembre 2016, le monde se réveilla au son des « HUGA, HUGA, HUGA » et une nouvelle ère commença.

A suivre.

Jour. Nuit.

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Anti-hagiographie à Trumplandia

20 novembre 2019 #35 

« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature» Les Confessions, Jean-Jacques Rousseau. 

Nuit. Jour. 

Il était né adipeux, le cheveu rare à la couleur indéterminée. Son visage n’était pas poupin car ses yeux oblongs lui donnaient un air fourbe. Sa peau, luisante et si transparente qu’on aurait pu voir ses veines, inquiétait son entourage, et dès la naissance, on le tartina de crème pour tenter de lui redonner de l’élasticité et de l’épaisseur. Il rejeta, sans que l’on sût pourquoi, le lait maternel et son goût pour les produits industriels commença, paraît-il, au tout début. Ses premiers mots ne furent pas «mommy» ou «daddy» mais «  no, no, no ». Ses parents s’imaginèrent alors que ce triple « no » originel était la marque d’un caractère fort qui le mènerait loin. Puis il jeta et lança beaucoup d’objets de toutes sortes à la tête de ses parents désemparés qui, très vite, comprirent qu’ils n’étaient pas en mesure de discipliner ce petit démon. Ils décidèrent que seule une nourrice autrichienne pourrait le contenir. Les nourrices autrichiennes successives, bien qu’ayant la main lourde, ne résistèrent pas aux assauts du petit Donald. Elles s’appliquèrent pourtant à lui apprendre les rudiments des bonnes manières mais rien n’y faisait: cet enfant était, selon leurs dires, incorrigible. Alors on le laissa agir et on ferma même les yeux quand il s’en prenait à sa soeur et lui envoyait le chou farci à la figure. Cela dura un certain temps, jusqu’à l’école primaire. Les murs de la cuisine furent recouverts de nombreux aliments jusqu’à ce que les nourrices épuisées se résignent à ne préparer que des hamburgers au petit Donald. Il continua d’ailleurs de grandir, à la surprise de tous et, à l’école primaire, le médecin scolaire nota dans son carnet de santé que la longueur de ses jambes comparée à la taille de son buste était tout à fait anormale. Cette asymétrie était d’ailleurs amplifiée par cette habitude qu’il avait prise de porter son pantalon au-dessus du nombril.  Dans la cour de récréation, il vivait un supplice quotidien. Il n’était pourtant pas le dernier lorsqu’il s’agissait d’humilier l’un de ses camarades mais il ne pouvait supporter le surnom dont on l’avait affublé  en raison de la petitesse de ses doigts : « baby chicken nuggets, nuggie, nuggie, nuggie». 

Evidemment ce qui devait arriver arriva. Il avait toujours été revêche, les moqueries de ses camarades le rendirent mesquin et brutal. Il faut dire qu’il n’avait pas les mots pour se défendre et qu’il éructait sans cesse des insultes mono-syllabiques à défaut de vraiment pouvoir faire mieux. Il fut donc renvoyé. Ses parents ne virent qu’une seule solution, l’internat militaire. Il n’y apprit pas grand chose, si ce n’est que le sport et les femmes pouvaient aisément remplacer l’érudition. Son vocabulaire demeura donc très restreint mais il développa l’art de la formule choc, des pléonasmes et des exagérations pour cacher ses lacunes. Ses allures d’aryen bien nourri, son sourire carnassier et son aplomb firent le reste. Son goût pour tout ce qui brille le mena inévitablement vers des études de commerce. On ne sut s’il y excella, mais on dit qu’il aurait pu vendre du lait rance à sa mère (certains y virent un signe freudien incontestable) en lui assurant que ce serait bon pour son teint. A la fin de ses études, comme tout fils à papa, il reprit très vite les rênes de l’entreprise familiale, et tandis qu’il s’employait consciencieusement à détruire ce que son père avait entrepris en menant la firme à la banqueroute (là encore, nombreux furent ceux qui ne purent s’empêcher de faire des liens psychanalytiques), ses montres, costumes et taille de noeuds de cravate grossissaient. Il avait des façons de nouveau riche alors qu’il ne l’était pas. 

Les années 80 lui allèrent à merveille, le verbe haut, les coiffures choucroute, épaulettes cache-misère et top-modèles au bras le conduisirent naturellement à la télévision. Il y régna en petit tyran pendant des années et y anima une émission de télé-réalité dans laquelle il put assouvir tous ses désirs de puissance. C’est que, de temps-en-temps, seul devant son hamburger et son coca-cola, il avait l’impression d’entendre «baby chicken nuggets, nuggie, nuggie, nuggie ». Dans ces moments, il hurlait comme un dément: «  you’re fired, you’re fired, you’re fired » et la domestique autrichienne (ersatz aussi d’un temps perdu) accourait dans la cuisine et lui susurrait à l’oreille «  Ach so, es ist okay, es ist okay, es ist okay». 

Les voix ne disparurent pas mais la domestique autrichienne si. La nouvelle top-modèle accrochée à son bras ne pouvait se faire à l’idée qu’on parlât allemand chez elle. Ce fut le début de la fin. Rien n’arrivait à le rassurer. Il n’était plus en mesure de briller dans les stades et sur les terrains de golf. La sédentarité, les excès, les nuits trop courtes avaient considérablement diminué ses aptitudes physiques, quant à ses aptitudes intellectuelles, elles se réduisaient comme une peau de chagrin. Il ne parlait plus qu’en grimaces, onomatopées et adverbes d’amplification. Il lui fallait prouver à ces petits bâtards de l’école primaire qu’il serait leur chef ultime.  «ach so, ach so, du bist mein kleiner prinz». Il s’imaginait, en prince Machiavel, écrasant comme de vulgaires punaises de ses doigts, de ses «baby chicken nuggets» ses démons de l’enfance. Le timing ne pouvait être meilleur, un autre de la télévision au teint orange (on lui avait sans aucun doute à lui aussi tartiné des couches de crème à la naissance pour que sa couleur à l’âge adulte soit si indéfinissable) et aux cheveux gominés lui avait ouvert la voie. Il s’y avança, comme Moïse sur les eaux, en maître absolu de démocraties à l’agonie et de peuples en décrépitude. Tous hurlaient à sa suite « MAGA, MAGA, MAGA » comme signe de ralliement sans trop savoir de quoi il s’agissait.  Cela dura une longue année. A la surprise générale et dans un moment de stupeur inédite, le monde découvrit le 8 novembre 2016 que le « commander in chief » était « nuggie, nuggie, nuggie » l’homme aux doigts de « baby chicken nuggets ». 

A suivre. 

Jour. Nuit. 

À la Une

Ce que parler veut dire à Trumplandia

20 septembre #33

« Parler et offenser, pour de certaines gens, est précisément la même chose. Ils sont piquants et amers ; leur style est mêlé de fiel et d’absinthe : la raillerie, l’injure, l’insulte leur découlent des lèvres comme leur salive. » Les Caractères, Jean de La Bruyère.

Nuit. Jour.

Petite enfance
– Dis bonjour à la dame, chérie. Silence obstiné. Dis bonjour je te dis. Silence buté. Mais je te dis de dire bonjour à la dame, c’est pas compliqué, allez vas-y. Rien. Mais enfin, écoute, excusez-moi madame, d’habitude elle est très bien élevée je ne comprends pas ce qu’il lui arrive, ne fais pas ta timide, la dame attend.
– Je vous assure madame, ce n’est pas grave.
– C’est TRES grave, au contraire, si tu ne dis pas bonjour à la dame, ce soir pas de, tu sais bien pas de.
Pleurs.
– Vous me gênez je ne voudrais pas que la petite soit punie à cause de moi.
– Ah on voit que vous n’avez pas d’enfants, si vous en aviez chère petite madame, vous ne diriez pas cela. Allez va, tu as de la chance, la dame n’a pas d’enfants mais tu n’auras pas de.
Redoublement de pleurs.

Enfance
– Chérie, hier soir.
– Oui?
– Chérie hier soir, j’ai besoin de te faire un dessin?
– Ben oui.
– Chérie, arrête de faire la maline. Tu vas prendre un stylo et tu écris un mot d’excuses. Vite. J’ai dit vite. Je m’en fous que tu ne saches pas quoi écrire, tu écris un mot d’excuses pour t’excuser.
– Un mot d’excuses pour m’excuser, c’est pas genre un peu deux fois la même chose?
– Tu feras la mariole quand on aura plus à avoir honte. Claquage de portes. Tu reviens immédiatement ici, tu écris ce mot d’excuses pour t’excuser sinon pas de.
– Pas de quoi?
– Pas de, tu sais très bien.
– M’en fous, j’en ai pas besoin.
– Très bien alors pas de.
Re-claquage de portes.

Pré-adolescence
– Chérie pose ce téléphone quand on te parle.
– Y’a personne qui me parle.
– Chérie, je te parle, là.
– Ah ouais et tu me dis quoi?
– Je te dis de poser ce téléphone.
– En fait tu me parles juste pour que je pose mon téléphone, mais en vrai t’as rien à me dire.
– J’ai plein de trucs à te dire, c’était bien l’école?
– Pfff.
– T’as pas un truc à raconter, tiens, t’as appris quoi aujourd’hui?
– Pfffffffffff.
– Tu veux pas parler d’école, je comprends, de quoi tu veux parler?
– Ben de rien en fait. Du coup je peux avoir mon téléphone?

Adolescence
– She is just a total whack job!
– Chérie s’il te plaît, tu me parles en français.
– De toute façon c’est une grosse connasse.
– Chérie, je te l’ai déjà dit cent fois, on ne parle pas comme ça.
– Toi tu dis bien « putain » tous les quatre mots.
– Chérie, ce n’est pas pareil et puis je ne dis pas « putain » tous les quatre mots.
– Ben si quand même.
– Et même si c’était le cas, je sais quand utiliser ce mot et quand ne pas l’utiliser, tout est question de situation de communication, et il y a des situations de communication où ce n’est pas possible de dire « grosse connasse ». Tant que tu ne maîtrises pas totalement le sous-texte d’une situation de communication, tu n’emploies pas ces mots.
– Oui mais je suis avec toi, c’est une situation de communication dont je connais le sous-texte comme tu dis, donc je peux dire « grosse connasse ».
– Peut-être mais ce n’est pas la question, tu fais ce que je te dis.
– Et pourquoi?
– Parce que je suis ta mère, c’est tout.
– Pfff grosse co….
– Pardon?
– Rien.
– Je préfère.

Sortie de l’adolescence
– Chérie, je comprends rien à ce nouveau téléphone.
– Tu double-cliques à droite.
– Où ça?
– A droite!
– Je vois pas, y’a pas de truc pour cliquer, et descends quand on te parle.
– A DROITE.
– J’ai cliqué à droite mais il ne se passe rien.
– TU DOUBLE-CLIQUES ET TU ATTENDS.
– J’AI DOUBLE-CLIQUE, J’ATTENDS ET IL NE SE PASSE RIEN. DESCENDS CHERIE, JE N’Y ARRIVE PAS.
– MAMAN JE BOSSE LÀ.
– Ah pardon chérie, je ne savais pas, quand tu auras une minute, alors.

Age adulte
– Maman je t’ai dit de contacter ton serveur Internet. Ce n’est pas normal que la connexion WIFI ne fonctionne que sur un appareil à la fois.
– Tu sais chérie, ce n’est pas grave, de toute façon on n’utilise pas le WIFI.
– Maman, tu payes un service qui ne fonctionne pas.
– Chérie, ce ne sont pas les courts moments que tu passes à la maison qui nécessitent que je me fatigue à résoudre ce problème.
– Avec ton ordi portable tu pourrais être dans le salon et être connectée, tu n’as pas à être assise sur ce fauteuil de bureau.
– Chérie, ce fauteuil de bureau est très confortable et le portable reste sur le bureau de toute façon.
– C’est 1995 en fait.
– Voilà c’est ça en 1995 j’avais 53 ans. Ça me paraît très bien comme année.

Je me demande ce qu’ont foutu les parents du 45e président en leur temps et qui étaient ces gens pour que même le degré zéro de parentalité, celui dont personne ne s’enorgueillit, parce qu’il utilise des méthodes que l’on aurait voulues ne jamais avoir à utiliser, parce que l’on s’était juré qu’en toutes circonstances on éviterait menaces, carottes, pression, abus de pouvoir, ils ne soient capables d’en faire usage. Aujourd’hui mercredi 9 octobre, il est toujours temps:
– AOC is a WACK JOB!
– Donald, I already told you a hundred times, we do not talk like this.
– But you say fuck four times per sentence!
– Donald, I am an adult but you are the president.
– And?
– And as the president, there are things you cannot say.
– But I am the president, I do and say whatever I want.
– No Donald, you are not above the law, and you do not do or say whatever you want.
– But on my Twitter account, I can.
– No, you can’t and on your Twitter you show that you can actually write in English.
– I do because I am very very smart.
– Donald: WHACK JOB with an H. I told you, do not use words you cannot spell.

Jour. Nuit.

La lutte des classes à Trumplandia

20 mai 2019 #29

“Dieu a dit : il y aura des hommes blancs, il y aura des hommes noirs, il y aura des hommes grands, il y aura des hommes petits, il y aura des hommes beaux et il y aura des hommes moches, et tous seront égaux ; mais ça sera pas facile… Et puis il a ajouté : il y en aura même qui seront noirs, petits et moches et pour eux, ce sera très dur !” Coluche.

Nuit. Jour. 

Vous avez récemment éprouvé le capitalisme. Non que vous ayez des doutes quant à ses effets, mais théories ne sont rien sans expériences. Votre épreuve a commencé par un voyage en classe affaires pour la première fois de votre vie sur un vol transatlantique. Le nom de cette classe vous amuse, car il semble bien que par atavisme vous ne faîtes d’ailleurs en général pas du tout d’affaires, ce serait plutôt le contraire. Evidemment, vous n’avez pas payé votre billet au plein tarif, vous avez profité des offres Air France de dernières minutes pour oser le surclassement. Vous êtes arrivée à l’aéroport, comme tous les gens de votre classe, avec trois heures d’avance car vous ne saviez pas que le surclassement commence au moment où vous passez les portes d’entrée de l’aéroport. Vous êtes donc d’emblée orientée vers la file « premium » où vous déposez après trois minutes d’attente votre bagage tandis que vous apprenez que le passage de la sécurité s’effectuera au poste 1 de l’aéroport et que l’accès au lounge d’Air France se situe au deuxième étage. Une dizaine de minutes plus tard, il est 13h50 et votre vol est à 16h30, vous trouvez refuge au deuxième étage et vous êtes maintenant entourée d’hommes qui semblent effectivement faire des affaires si l’on en croit le niveau sonore de leurs conversations téléphoniques ou le martèlement des touches de leur clavier d’ordinateur. Vous vous empiffrez de mignardises « offertes » par la compagnie, on connaît depuis longtemps votre appétence à foutre votre régime en l’air et vous somnolez déjà confortablement installée dans un canapé profond. Vous êtes de temps en temps sortie de votre langueur lorsque l’un de ces hommes d’affaires hurle au téléphone des nombres astronomiques et raccroche triomphant. Vous regardez autour de vous et constatez d’ailleurs que vous êtes la seule représentante de votre sexe. Vous avez tout à coup envie de lui faire honneur et de sortir votre téléphone pour gueuler dans la langue de Molière à une interlocutrice imaginaire des deals imaginaires mais le confort du canapé vous happe et vous retournez à votre torpeur; c’est que les petits canapés vous ont lestée et vous avez l’énergie d’un mollusque en phase de digestion. Vous en oubliez même d’aller faire un tour au spa Clarins pourtant chaudement recommandé par les hôtesses d’accueil. Vous verrez, chère petite madame, c’est tellement reposant, c’est une cure de jouvence avant votre long voyage. Vous n’en revenez pas de tous ces placements de produits et pendant quelques minutes vous avez l’impression d’être dans un James Bond, mais un regard rapide dans le miroir des toilettes du lounge vous rappelle à votre réalité: trop vieille, trop petite et vraiment trop bas du cul pour faire partie du club. Vous décidez de revenir aux fondamentaux et vous plongez tête la première dans la lecture de Vacarme. Vous choisissez évidemment l’édito sur les fractures de la gauche d’un air inspiré comme si vous souhaitiez revendiquer votre appartenance à une certaine classe, mais vous comprenez le ridicule de votre posture et vous êtes submergée par votre mauvaise conscience de soi-disant citoyenne de gauche. Alors que vous êtes taraudée par la culpabilité, une hôtesse du lounge vous annonce que votre vol a commencé l’embarquement. Vous laissez derrière vous votre sentiment de culpabilité tandis que vous quittez le royaume au sol des mignardises, du Wall Street Journal, des soins Clarins et du Champagne Veuve Cliquot et que vous entrez dans un monde  identique au précédent mais en altitude et dans une cabine pressurisée. Vous goûtez à tout, vous mangez tout: petits fours salés, entrée, plat, salade, fromage, ronde des pains, desserts. Vous ressemblez à un citoyen romain festoyant, allongé et qui s’assoupirait après le repas terminé, épuisé par tant d’excès. Bercée par le ronron des moteurs, le silence de votre voisine, l’esprit embrumé par les coupes de Champagne, vous poussez un soupir de satisfaction: c’est la première fois que vous voyagez sans penser à vos sous-vêtements porte-bonheur. Vous venez de faire l’expérience de la sociologie de classe et vous comprenez atterrée que l’argent est une force agissante qui maintient l’angoisse à distance. Ce moment de honte intime disparaît vite remplacée par la joie indicible de savoir que les hommes du président, en voyage officiel, quittent Air Force One les jambes lourdes, les pieds gonflés, leur cravate maculée de taches de gras, faute de pouvoir manger assis, le blanc de l’oeil rouge parce qu’ils ont passé les vingt dernières heures vissés sur leurs écrans dans l’espoir de pouvoir répondre aux injonctions d’un président qui leur impose une veille permanente, qui leur refuse le droit au repos, qui les empêche de travailler à la préparation des G7, G20, ou autres réunions des puissants avant d’avoir répondu à toutes les attaques de ces salauds de journalistes qui lui en veulent tant. Et c’est le sourire aux lèvres, que pour la première fois en quarante cinq ans, allongée confortablement dans votre siège 6J, vous vous endormez avec l’image de ces hommes du président qui embarquent leur tapis de yoga dans l’espoir de s’allonger quelques minutes dans la salle de conférence d’Air Force One et de reposer leurs yeux quelques minutes avant de parler affaires. 

Aujourd’hui, lundi 20 mai 2019, je me réjouis avec un certain plaisir inavouable à l’idée que ces officiels, ces hommes du président, viennent d’éprouver la notion de classe, je me réjouis qu’ils subissent les lubies d’un histrion amoral, d’un pervers narcissique, et je pense à tous les travailleurs d’ici et d’ailleurs, qui un jour ou tous les jours font les frais du capitalisme sauvage et supportent en silence et dans la douleur parfois leur supérieur.e hiérarchique. 

Jour. Nuit. 

Rosemary’s baby in Trumplandia

20 avril # 28

« Les parents qui attendent de la reconnaissance de leurs enfants (il y en a même qui l’exigent) sont comme ces usuriers qui risquent volontiers le capital pour toucher les intérêts. » Journal, Franz Kafka.

Nuit. Jour.

C’était il y a longtemps mais le souvenir reste cependant précis comme vissé dans la chair, le corps à jamais marqué par ce passage. Quand on croise aujourd’hui ceux et celles qui traversent cette aventure, on les reconnait instantanément: l’oeil est vitreux souligné par des cernes qui creusent leur visage. Il semble que le dernier brushing ou soin capillaire remonte à 2003. Les vêtements sont choisis dans la hâte et les superpositions hasardeuses, un tee-shirt à la couleur indéfinissable dépasse en dessous de ce qu’il y a encore peu faisait partie de la panoplie de randonnée mais qui depuis peu est devenu la norme. Des vêtements informes cachent pour ne pas révéler ce nouveau corps, un sac les accompagne partout et des objets en plastique en sortent comme s’ils étaient victimes de la même négligence que le tee-shirt de randonnée. Du linge de petite taille, des pommades, des serviettes-éponges, dont il faudrait mieux ignorer l’utilisation, y sont entassés; leurs propriétaires sont devenus mono-maniaques et leurs pensées réduites à une seule idée:
Bébé a fait une nuit de cinq heures
Bébé s’est réveillé trois fois la nuit dernière
Bébé ne régurgite plus
Bébé a tout régurgité et il faut changer la serviette-éponge bleu layette du sac de bébé
Bébé aime la purée pois cassés-patates douces
Bébé a recraché toute la purée pois cassés-patates douces
Bébé en a fini avec l’angoisse d’abandon
Bébé a pleuré non-stop hier soir au coucher
Bébé aura les yeux bleus
Bébé a finalement les yeux marron foncé
Bébé aime aller au parc et regarder les grands jouer
Bébé a hurlé et jeté ses jouets en plastique à la tête des grands
Bébé a dit « maman » en premier
Bébé a dit « papa » en premier
Bébé a fait un gros câlin à sa maman
Bébé a craché sur Maman
Bébé fait le bonheur de ses parents
Bébé rend ses parents fous.
Bébé est devenu le centre de l’attention de Papa et Maman. Malgré une fatigue qui ne les quitte plus depuis le jour de la naissance de Bébé, Papa et Maman souffrent d’un syndrome parental connu, répertorié et observé depuis la genèse de l’humanité: le lien. Bébé pourrait être le bébé le plus vilain de la création, un attachement inconditionnel les unit à ce rejeton. Qu’il jette, qu’il crache, qu’il vilipende, qu’il salisse, qu’il avilisse, qu’il casse, qu’il hurle, qu’il vitupère, qu’il mente, qu’il manipule, qu’il invente, qu’il affabule, qu’il régurgite, Maman et Papa sont là. Bien que prêts parfois à se débarrasser de Bébé, ils ne franchissent pas le terrible pas de l’infanticide qui les aurait fait passer du grotesque au tragique. Ils sont englués dans les méandres de la parentalité et continuent, quelle que soit la peine, à se débattre avec ce laideron dont ils sont les géniteurs malheureux et qu’ils essayent en vain de contenir. Et même si ce Bébé là déborde, dégouline, inonde et contamine le monde de sa laideur depuis qu’il est né, même s’il dégrade la fonction qui lui a été assignée, qu’il outrepasse la fonction qui lui a été assignée, qu’il déshonore la fonction qui lui a été assignée; ses parents infortunés, républicains de ce pays, composent avec ce monstre, attendent, espèrent même peut-être que des jours meilleurs sont à venir.

Aujourd’hui samedi 20 avril, je voudrais rendre hommage à la puissance du déni qui sauve tous ceux et celles qui tentent de faire oublier que l’être qu’ils ont mis au monde est l’enfant de Rosemary.

Jour. Nuit.

Bienvenue dans l’âge ingrat à Trumplandia

20 mars 2019 #27
à Monsieur Berton , mon professeur de français au collège
à Madame Grandval, ma professeure de français au lycée
à mes parents,
à mon frère, complice de pince à cornichons.

Nuit. Jour.

-Mais si vous verrez, chère petite madame, je vous assure un jour, un jour votre fille, ce sera pas mal du tout. Il faut attendre, voilà tout. Pour le moment, sa pensée, disons, est très confuse, mais croyez-en mon expérience, vous serez surpris, elle sera capable. En attendant, elle est évidemment très distraite et très bavarde aussi. Bien sûr ses résultats scolaires ne sont pas à la hauteur de vos espérances, je comprends, mais prenez votre mal en patience, chère petite madame, votre fille, ça viendra, oui, mais pas tout de suite.
-Pas tout de suite, soit, mais la grammaire, monsieur? Tout de même, il me semble qu’elle n’y entend rien.
-Mais enfin, la grammaire, chère petite madame, est-ce vraiment nécessaire? Voulez-vous en faire une linguiste? Non? Nous sommes d’accord, elle ne sera pas linguiste, alors la grammaire, ma foi!
-Votre foi, votre foi, cher monsieur, peut-être, mais en attendant, les dictées, c’est épouvantable. Un jour quinze, un jour zéro. On n’y comprend rien. Comment cette enfant peut-elle avoir des résultats aussi incohérents?
-Chère petite madame, l’adolescence ne s’inscrit dans aucune logique temporelle et l’acquisition des connaissances est un grand mystère. Ceux qui vous vendent des recettes pour maîtriser notre foutue langue française sont des charlatans.

Nous voilà bien avancés. Nous avons là une adolescente pré-pubère, voire pubère, avec le cheveu gras à la racine mais sec aux pointes, le teint rose teinté d’un vilain petit acné, et une masse graisseuse collée sous les fesses, qui s’est installée, semble-t-il, pour un moment. Surtout, nous avons une adolescente dont les résultats désespèrent un peu ses parents. L’adolescente, elle, se désespère parce qu’en 1986 WHAM vient d’annoncer la séparation du groupe et elle s’inquiète pour Andy et George. Elle se désespère parce qu’elle déteste ce pantalon rouge qui lui moule les fesses qu’elle déteste aussi. Elle se désespère parce qu’il faut qu’elle passe à table et interrompe la conversation qu’elle avait commencée il y a deux heures avec sa copine au téléphone. Elle se désespère enfin parce que la réunion parents-profs est une épreuve annuelle qui en annonce une autre, l’épreuve trimestrielle du bulletin scolaire. Alors elle voudrait pouvoir les faire disparaitre afin qu’elle puisse se concentrer exclusivement à la lecture en cachette de Podium magazine et à la longueur de son tee-shirt qui pourrait peut-être faire oublier l’amas de cellulite que l’entrée dans l’adolescence vient de lui offrir. Comme toutes les adolescentes, elle ne manque pas d’imagination. Et si elle pouvait au moins retarder la venue de ces bulletins scolaires pour pouvoir profiter encore un peu d’une quiétude illusoire qui se volatilisera à l’arrivée de la sentence trimestrielle. Alors qu’elle mange un troisième Balisto jaune qu’elle vient de regretter immédiatement pour des raisons évidentes, son regard tombe sur la pince à cornichons. L’instrument de sa libération est devant elle, rangé dans un pot rouge en grès, en attente d’être détourné de ses fonctions premières. Elle reboutonne son pantalon rouge qui la boudine encore plus après le passage des trois Balisto jaunes et prépare son plan d’attaque.

1. Caler la pince à cornichons dans la poche arrière du pantalon et la recouvrir du tee-shirt long choisi pour les raisons que nous connaissons.
2. Se poster dans le hall d’entrée d’un air de ne pas y toucher.
3. Attendre le moment propice pour faire usage de la pince à cornichons.
4. Sur la pointe des pieds et par l’effet d’une légère contorsion du buste, introduire la pince à cornichons de manière latérale en faisant bien attention à ce que l’on puisse actionner son mécanisme de bas en haut, retenir son souffle et relâcher le tout quand l’un des habitants du 12 vient d’entrer dans le hall.
5. Reprendre son air de ne pas y toucher, dissimuler habilement la pince à cornichons dans la manche du tee-shirt en la faisant remonter discrètement le long du bras et attendre que cet importun prenne l’ascenseur pour recommencer l’étape 4 avortée.
6. Reprendre l’entreprise sur la pointe des pieds le buste collé à la paroi, introduire à nouveau la pince à cornichons et tenter sans le faire glisser de récupérer dans la boîte aux lettres, dont elle n’a pas la clé, le bulletin scolaire du premier trimestre.
7. Monter dans l’ascenseur et replacer dans le pot rouge en grès la pince à cornichons et ouvrir, sans la déchirer, l’enveloppe qui détient la sentence. Lire d’un air consterné les commentaires cinglants d’une dizaine d’enseignants qui tous s’accordent à dire que décidément ce n’est vraiment pas brillant et que capable, peut-être, mais à démontrer.

Et c’est consternée qu’aujourd’hui mercredi 20 mars 2019, âgée de 45 ans, toujours affublée de l’amas graisseux et celluliteux accumulé depuis l’âge ingrat, elle ne sait si elle a réussi à démontrer quoique ce soit, mais elle se rend compte, non sans une certaine aversion, qu’elle n’est pas vierge de toute ressemblance avec l’homme à la tête d’orange car lui aussi a usé dans le passé de pince à cornichons pour les raisons que nous connaissons.1

Jour. Nuit.

1. A ce jour, les bulletins scolaires de Donald Trump ne sont pas consultables en raison des probables mauvais résultats du 45ème président des Etats-Unis.