Obscure clarté à Trumplandia

20 novembre 2018 #23

«  Nous voici arrivés au milieu de l’aventure, avant de commencer un tournage, je désire surtout faire un film qui sera beau, dès que les premiers ennuis surgissent, je dois réduire mon ambition et je me prends à espérer simplement qu’on arrivera à terminer le film. Vers le milieu du tournage, je fais un examen de conscience et je me dis, tu travaillais mieux, tu aurais pu donner davantage. A présent, il te reste la seconde moitié pour te rattraper; et à partir de ce moment, je m’efforce de rendre plus vivant ce qui sera montré sur l’écran. » La nuit américaine, François Truffaut.

Nuit. Jour.

A Christine Blasey Ford,

124. C’est le nombre qui ne fera pas oublier les Brett Kavanaugh, les Harvey Weinstein, les Bill O’ Reilly, les Roger Ailes, les Garrisson Keillor¹, et tous ceux qui prendront leur suite.

A vous toutes,

102. C’est le nombre à la chambre des représentant(e)s qui ne fera pas oublier les femmes qui meurent chaque jour sous les coups de leurs conjoints.

A vous, nos mères, qui avez ouvert la voie,

13. C’est le nombre au Sénat qui ne fera pas oublier que depuis le 6 novembre à 15h35, les femmes travaillent gratuitement.

A vous, nos soeurs, qui continuez le combat,

9. C’est le nombre de gouverneures qui ne fera pas oublier que plus de 56 % des étudiants à l’université sont des femmes.

A vous, nos filles, qui prenez le relais,

270. C’est le nombre de celles qui se sont présentées et qui ne fera pas oublier que le plafond de verre fait toujours refléter leur image.

A vous, longtemps opprimées, bâillonnées,

45. C’est le nombre de celles qui brandiront leurs couleurs dans les couloirs du pouvoir et qui ne fera pas oublier que 66% de vos soeurs sont privées de leurs droits constitutionnels.

A vous, les Simones du siècle dernier, conservatrices ou progressistes,

106. C’est le nombre de celles qui porteront les voix que l’on n’entend pas et qui ne fera pas oublier qu’ailleurs, les femmes sont muselées.

18. C’est le nombre de celles qui tenteront de faire résonner leurs différences et qui ne fera pas oublier qu’ici, certaines ne rechignent pas à voter pour leur museleur.

A vous, qui faites l’histoire et qui déposez la première pierre,

7. C’ est le chiffre de celles qui feront vibrer des tonalités étrangères ou feront retentir le passé de leurs terres et qui ne fera pas oublier que leurs mères furent massacrées.

A vous, qui serez les pionnières sur les terres rouges et au pays des rythmes lancinants,

2. C’est le chiffre de celles qui ratifieront les lois de ces états et qui ne fera pas oublier que le chemin est retors, qu’il sera long et que vous serez seules.

A vous, les 124 élues,

Prenez les rennes de ces bastions testostéronés,

Partez à l’assaut de ces territoires fermés,

Plantez le drapeau de la diversité dans ces espaces enfin féminisés,

Et dirigez-nous vers un monde nouveau,

Tandis que nous toutes, aujourd’hui jeudi 20 novembre 2018, en attendant que cela passe, nous travaillerons à illuminer cette nuit, pour qu’un jour irradie, au milieu de l’obscurité, notre clarté.²

Jour. Nuit.

¹Tous accusés de harcèlement sexuel. 

² Pour connaître le détail des résultats de l’élection du 6 novembre 2018, l’excellente infographie du Los Angeles Times: https://www.latimes.com/projects/la-pol-women-elected/

L’été meurtrier à Trumplandia

20 octobre 2018 # 22

« On behalf of our nation, I want to apologize to Brett and the entire Kavanaugh family for the terrible pain and suffering you have been forced to endure » Donald Trump, 8 octobre 2018.

Noir.e.s. Des noir.e.s.

Si nous n’avons pas connu cela, nous l’avons tout.e.s redouté. Tout.e.s. Enfin je crois.
Un soir, un quai de métro désert.
Un long couloir à Châtelet dans les années 80 en fin de soirée.
Une rue désertée au milieu de la nuit.
Une impasse dans l’est parisien au milieu des années 90.
Un hall d’entrée mal éclairé.
Un parking au troisième sous-sol après une fête arrosée.
Un changement de tenue à la dernière minute, trop court; trop, tout court.
Un chauffeur de taxi à la mine avinée.
Une rame de métro entièrement masculine.
Une rame de métro avec un unique compagnon de route.
Un jogging nocturne, un jogging en forêt, un jogging seul.e.s.
Un verre abandonné ou un verre de trop.
Un type en imper beige, le regard vide, la main droite sur la braguette, la main gauche feuilletant maladroitement le dernier numéro d’un magazine érotique de seconde zone.
Dans la main, les clés de la maison au cas où, pour ne pas chercher fébrilement dans un sac trop grand, trop profond.
Une paire de baskets dans le sac.
Aujourd’hui un téléphone portable à la main, sait-on jamais.
Etre sur nos gardes. Toujours quand la nuit tombe. On nous a appris à. Nos mère nous ont appris à. Ma mère m’a appris à. Pas trop de. Attention à. Surtout pas de. Et quand tu vois que, tu sais que. Ne te mets pas dans une situation qui. Méfie-toi de. Devenir expert.e.s en. Reconnaître que. Reconnaître le. Se souvenir de. Se souvenir que. Sans qu’il soit besoin de. Nos mères, ma mère a fait en sorte que nous sachions tout.e.s, que je sache, que nous soyons tout.e.s, que je sois aux aguets toujours quand la nuit tombe.
Etre sur le qui-vive aussi quand le soleil est au zénith.
Même entouré.e.s, au milieu d’une foule compacte.
Ne pas oublier que les têtes connues peuvent être des.
L’ami. Le voisin. Le confesseur. Le maître. Le parent. Le petit ami. Le mari.
Ne pas être insouciant.e.s. lorsqu’invité.e.s à, avec qui que ce soit, où que ce soit, matin, midi et soir, nos mères nous l’ont dit, ma mère me l’a dit.
Et tout.e.s que nous baissions la garde malgré nos mères, malgré ma mère ou que nous ne la baissions pas, nous sommes jugé.e.s coupable.s. d’avoir voulu vivre sans, en oubliant que, d’avoir pensé qu’il/ils. Désigné.e.s., responsable.s parce que trop voyant, trop criard, trop tard, trot tôt, trop courts, trop hauts, trop plongeant, trop festive.s., trop gentill.e.s., trop souriant.e.s, trop dansant.e.s, trop chaloupé.e.s., trop différent.e.s, trop tentant.e.s., trop compromis.e.s., trop intéressé.e.s.
Et vous Christine B. F. vous étiez trop quoi?
Et vous Christine B. F. que faisiez-vous avec votre maillot de bain une pièce sous vos vêtements, à l’été 1982, l’été de vos seize ans?
Et vous Christine B. F. que faisiez-vous dans cette maison à seize ans, une bière à la main?
Et vous Christine B. F. pourquoi êtes-vous montée à l’étage?
Et vous Christine B. F. vous avez été maintenu.e. sur le lit, une main poilue sur la bouche pour étouffer vos cris, dîtes-vous?
Et vous Christine B. F. vous vous êtes enfermé.e dans cette petite salle de bain en attendant que cela passe, dîtes-vous?
Et vous Christine B. F. vous avez emprunté cet escalier étroit, dévalé les marches, dîtes-vous?
Et vous Christine B. F. vous vous êtes enfuie et vous avez voulu oublier, dîtes-vous?
Et vous Christine, B.F. enfin en juillet 2018? Trente-six ans plus tard, vous voulez parler et exposer au monde entier ce que vous avez tenté d’oublier, dîtes vous?
Vous Christine B. F. vous avez connu cela et vous êtes jugé.e coupable, coupable d’avoir voulu monter la garde, d’avoir pensé que vous pourriez libérer la, influer sur, changer le cours de, éviter que, sauver la. Votre souffrance rendue inaudible parce que jugé.e trop partisan.e., trop à propos, trop opportun.e.
Christine B. F., vous n’êtes ni trop partisan.e., ni trop à propos, ni trop opportun.e., vous êtes trop femme. Nos mères sont trop femmes. Nos filles sont trop femmes. Nous sommes trop femmes.

Aujourd’hui samedi 20 octobre, celles qui n’ont pas connu cela mais qui l’ont redouté, qui le redoutent, celles qui l’ont connu, l’ont redouté et le redoutent encore « would like to apoligize to Dr. Christine Blasey Ford and the entire Ford family for the terrible pain and suffering you have been forced to endure. »

Noir.e. Des Noir.e.s.

 

0+0 à Trumplandia

20 septembre 2018 #21

« Aucun avenir.
Des enfants qui ne deviendront pas.
Des enfants désespérants. » Chagrin d’école, Daniel Pennac

Noir. Des noirs.
Conseil de classe de fin du troisième semestre
Présents: le président chinois Xi Jinping, le gouverneur de Porto Rico Ricardo Rosseló, le gouverneur de Caroline du Nord Roy Cooper, la sénatrice du Massachusetts Elizabeth Warren, un ancien secrétaire au travail, professeur à Berkeley, Robert Reich.

Pour l’occasion, parce qu’il est tard, et parce que les conseils de classe un jeudi soir c’est criminel, Roy a apporté des petits cookies faits maison à ses collègues. Il les a délicatement posés sur une assiette en carton aux couleurs de l’école, avec des rayures et des étoiles, ça fait plus festif. Jinping se jette dessus, le sucre c’est sa faiblesse, et tout le monde plaisante tranquillement en attendant le début du conseil. Elizabeth observe la scène avec un amusement apparent qui cache sa grande fatigue. C’est tout de même le  troisième semestre que l’on discute du cas Donald, et les cookies de Roy ne le lui feront pas oublier, ni les pitreries de Robert qui fait de son mieux pour lui arracher un sourire. Il faut dire que les dernières frasques de Donald ont fatigué l’ensemble du corps enseignant et que l’administration, bien que plutôt partisane du silence pour éviter les vagues, commence elle aussi à montrer des signes d’irritation.
Le tour de table commence et la litanie des récentes inepties de Donald avec.
En SVT, Robert, encore sous le choc de l’ouragan Florence, voudrait pouvoir résumer en une formule choc, mais les mots lui manquent tant le vide de la pensée de Donald est sidéral. Il n’arrive qu’à répéter verbatim ses mots: « This is a tough hurricane, one of the wettest we’ve ever seen, from the standpoint of water. » L’assemblée ricane alors qu’ils savent bien que c’est mal de se moquer, mais le rire relâche la tension, et on entend dans les étouffements «  parce que l’eau du point de vue de l’eau ça mouille beaucoup».
En mathématique, Ricardo voit rouge, il est prêt à bouffer son style quatre couleurs d’énervement, à planter son compas dans la main du petit Donald, à lui enfoncer l’équerre dans la glotte. Malgré tous ses efforts, toutes les remédiations mises en place, Donald peine encore sur la numération. Dizaines, centaines, milliers, c’est tout de même pas compliqué! Et pourtant Donald affirme jour après jour que 1000 + 1000 + 1000 = 6 ou 18. Une telle obstination à être dans le faux, il faut avouer que c’est du jamais vu. Ricardo en a cassé son stylo quatre couleurs et regarde dépité les recharges se vider sur le bulletin du petit Donald.
Elizabeth renchérit. Sans parler de l’attitude de Donald, à croire qu’en trois semestres d’école primaire il n’a pas fait un demi-progrès. L’année dernière, il lançait à ses camarades, venus écouter sa présentation, des essuie-tout à la figure; cette semaine, alors que l’un de ses petits concitoyens lui montrait une photo de sa terrasse entièrement détruite par un voilier qui était venu s’échouer sur son terrain, Donald trouve rigolo de plaisanter sur la bonne fortune de son camarade: «  au moins t’as un voilier maintenant! ». Elizabeth est au bord de la suffocation, quelle connerie ces trucs d’empathie, et cette administration qui croit à l’éducation socio-émotionnelle!
Quant à Jinping, même si les cookies ont eu l’effet escompté sur son état mental, il ne peut s’empêcher de répéter «  la guerre, la guerre, c’est tout ce que Donald est capable de dire, les fondamentaux de la découverte du monde ne sont pas prêts d’être acquis ! ». Elizabeth n’en peut plus, elle engouffre en même temps les trois cookies qui restent pour éviter de hurler et jurer comme un charretier car elle se doit de faire preuve d’une certaine retenue. Mais Jinping n’a pas fini, et tel un automate, il répète en boucle «  379, 379, c’est la guerre, c’est la guerre, la guerre d’un nouveau genre, la guerre commerciale ».
Tous sont abasourdis. Donald dépasse leurs compétences pédagogiques. Pédagogie différenciée, plan personnalisé, aide individualisée, rien n’y fait. Devant le cas Donald, ils courbent l’échine, ils capitulent. Et comme une choeur antique, uni dans la défaite, une défaite annoncée, ils s’exclament ensemble dans un souffle: « incurable, incorrigible, un enfant qui ne deviendra pas, un enfant désespérant, la honte du corps enseignant. Le redoublement? Surtout pas! Débarrassons-nous de ce vilain rejeton, que les générations futures se démerdent! On n’en veut plus! Qu’il arrive le plus vite possible au bout du bout!»

Aujourd’hui, jeudi 20 septembre, en ce mois de rentrée, et puisque cela ne passe toujours pas, j’ai un gros chagrin et je me dis que Pennac avait raison: certains enfants désespérants deviennent écrivains, d’autres deviennent quarante-cinquième présidents.

Noir. Des noirs.

Retour vers le futur à Trumplandia

20 août 2018 # 20

«  Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons:
Ce qu’ils disent s’adresse à tous tant que nous sommes;
Je me sers d’animaux pour instruire les hommes. » Jean de La Fontaine, A Monseigneur le Dauphin, Livre I, Fables.

Noir. Des noirs.

L’autre me dit: Putain t’as de la matière pour ton Trumplandia du mois d’août! Enfin il dit plutôt « fuck » que « putain », mais ça c’est parce qu’il est américain. Les américains, enfin certains, ils disent « fuck » beaucoup, pas autant que nous « putain », mais quand même presque autant. Fuck, c’est trop bon! On y est babe. Il parle comme ça l’autre. C’est que quand il est convaincu, il est convaincu. C’est du sérieux cette fois-ci, m’assure l’autre. On y est va, plus que quelques coups et ça dégage, ça ventile, ça disparaît. Il dit «  disparaît » dans le texte parce qu’il trouve ça marrant. Fuck, c’est imparable, babe, il va être acculé. Et l’autre a la même assurance que quand il m’assurait que numéro 45 ne serait pas le candidat des républicains, puis quand il m’assurait que numéro 45 même en rêve ne pourrait gagner l’élection présidentielle. Alors forcément, bien que l’autre soit très convaincant, et même s’il dit beaucoup « fuck » il sait être convaincant, je suis prise d’un doute. J’ai des réserves. J’émets mes réserves. Je rappelle calmement les faits: 2016, la campagne et les résultats. Chat échaudé craint l’eau froide. Babe don’t be French, for fuck’s sake! Allez champagne, babe, we are almost there. Il dit « champagne » aussi dans le texte mais avec un léger accent américain et c’est très séduisant. Je voudrais bien fêter cette nouvelle, boire des bulles mais ma francité fait barrage. Je n’y arrive pas. Je suis empêchée. C’est vrai que c’est tentant de rêver un peu, mais ce soir je résiste. J’entends au loin un bruissement, un souffle. Babe, you have to write on this one, Cohen and such. Décidément, Cohen and such, ça ne m’inspire pas. C’est que le bruissement, le souffle, l’instinct de survie là-bas à la lisière de la forêt, cette activité constante pour passer l’été, puis l’automne, puis l’hiver, c’est bouleversant. Alors je dis, mais les animaux darling? On s’en fout ? Enfin je dis we fucking don’t care? Parce que c’est avec l’autre que je parle. Il est perdu, mais il est habitué, il attend tranquillement le déroulé de ma pensée. Il sait que ça prend du temps, que les chemins de traverse vont nous y amener.
Je commence: Darling, you would say that 1973 sucked when it comes to politics, right?
Il acquiesce: 1973. Nixon. It sucked.
Je continue: Et on peut dire, sans exagérer, qu’en 1973, le climat politique est putride, en décomposition.
Il acquiesce: It stunk.
Je poursuis: Dans ce contexte de décrépitude avancée du pouvoir politique, lorsque l’Amérique se demande si le président en place va être destitué, cette administration-là vote the Endangered Species Act. (1)
Il ironise: Une loi qui les concerne. Une espèce en voie de disparition.
J’enchaîne sans relever: Mais cette administration, celle de Nixon, mise au pilori, montrée du doigt depuis 45 ans, cette administration entend protéger le règne animal face au capital, cette administration…
Il m’interrompt: Honey ( il dit « honey » quand il est un peu condescendant enfin surtout je sais qu’à ce moment-là la stratégie du détour touche à ses limites), what’s your point?
Je ne lâche pas prise et je tire le fil de mon détour: Cette administration, celle de Nixon, une administration de républicains vote à 392 voix contre 12 à la chambre des députés puis à 92 voix contre 0 au Sénat pour the Endangered Species Act qui fait passer le règne animal et sa protection devant toute considération économique.
Il s’impatiente: Honey, it’s getting late. ( Je n’aime vraiment pas ce « honey », depuis toujours c’est le « babe » qui trouve mon adhésion).
J’ignore la semonce: Ecoute la respiration de ces bêtes qui tentent d’éviter les coups glacés des marteaux piqueurs, regarde l’énergie déployée pour ne pas être écrasé par les pelleteuses, suis-les à travers ces chemins semés d’embûches, celles de l’appât du gain et du profit. En 1973, lorsque le monde entier ne parle que d’une chose, on continue à faire de la politique, on entend le frémissement de la vie qui palpite dans les forêts du continent.
Il sait bien où je veux en venir. En 2018, lorsque le monde entier ne parle que des auditions de Cohen, des chefs d’accusation, que l’on attend la prochaine étape, vers la destitution du président, cette administration, comme celle de Nixon, continue à faire de la politique, une autre politique. Une politique dégueulasse, sale, ignominieuse. Une politique qui, le 28 juillet 2018, a permis la modification et l’affaiblissement de la loi votée en 1973 qui protège les espèces animales en voie de disparition.
Je tente de conclure: Parce que si Nixon en son temps, et depuis, a été vilipendé par l’ensemble de la classe politique, et qu’aujourd’hui l’administration en place, dans la tourmente,…
Il me coupe parce qu’il aime bien conclure, être celui qui met fin aux discussions, c’est comme ça: Fine babe, we have to fucking care, touché! Il dit « touché » dans le texte parce que comme beaucoup d’américains il trouve que ça fait chic de parler français.

Aujourd’hui lundi 20 août 2018, en attendant que cela passe, je voudrais pouvoir murmurer à l’oreille des animaux et leur dire de se tirer vite et loin.

Noir. Des Noirs.

(1) Lire l’article du New Yorker sur l’histoire et les modifications du Endangered Species Act: https://www.newyorker.com/news/daily-comment/the-trump-administration-takes-on-the-endangered-species-act

Au service secret de sa Majesté à Trumplandia

20 juillet 2018 #19

« Voilà l’homme tout entier, s’en prenant à sa chaussure alors que c’est son pied le coupable. » En attendant Godot, Samuel Beckett.

Noir. Des noirs. 

La scène se passe à Helsinki. Lumière crue. Couleurs primaires. Le décor: deux pupitres placés sur le devant de la scène, derrière, des drapeaux à trois couleurs encadrent les deux protagonistes, Vladimir et Donald, qui tous deux portent un costume sombre de ville. Ils sont dans les coulisses. Le grand gros, Donald, est rougeot, a l’air abruti, les yeux enfoncés, les dents alignées et blanches. Le petit nerveux, Vladimir, a le cheveu rare, l’air vicieux, le teint jaune et des yeux plissés qui semblent rire d’une malice peu commune. Qui sont-ils? Vladimir et Donald sont les clowns sauvages de ce nouvel ordre. Dans la salle les flashs crépitent, un murmure d’impatience se lève.

Dans les coulisses

Vladimir: Je te le dis, je n’y suis pour rien.
Donald: Je te crois.
Vladimir: Ne crois pas ce que tous croient.
Donald: Je ne les crois pas.
Vladimir: Tu vas le leur dire.
Donald: Oh, oui, Vladi, bien sûr que je vais le leur dire.
Vladimir: Et tu sauras quoi dire.
Donald: Bien sûr Vladi. Je saurai quoi dire. J’ai répété cela beaucoup beaucoup.
Vladimir: Il faut le faire encore et encore. Allez, répétons!
Donald: Ensemble Vladi, tout ce que tu voudras.
Vladimir: Je suis ton maître.
Donald: Oh oui, je sais, je sais.
Vladimir: Je suis ton maître et tu es à ma botte.
Donald: Oh oui, je sais, je sais, que c’est bon d’avoir un maître!
Vladimir: Tu n’es plus le maître, tu n’as jamais été le maître, tu ne seras plus le maître. Nous entrons dans un nouvel ordre.
Donald: Oh oui, je sais, je sais, je te dois tout. Le monde t’appartient. C’est bon la grande puissance.
Vladimir: Et les autres, les tiens, ne sont rien. Et ceux du milieu, entre toi et moi, rien aussi, réduits à néant.
Donald: Oh oui je sais, je sais, les gens du milieu, de l’Ouest, du vieux continent, il faut les assécher, les épuiser, les couler, les ruiner.
Vladimir: Comme ça tu vois. (Il fait un geste comme pour écraser une punaise sur le dos de Donald)
Donald: Ahhhhhh.
Vladimir: Arrête de crier, c’est pour les faibles. Plaisir de la douleur.
Donald: Oh oui je sais, je sais, mais parfois c’est que ça fait vraiment mal.
Vladimir: Tais-toi, et pense, plaisir, plaisir, et concentre-toi sur ce que tu dois dire.
Donald: Oh oui, je sais, je sais, ça y est c’est passé, ça ne fait plus mal. On continue?
Vladimir: Et les tiens, tu leur dis quoi?
Donald: Vous êtes rien. Vous ne savez rien. Vos enquêtes sont pour les chiens. Vous êtes des chiens.
Vladimir: Des chiens de la vermine à éliminer, à raser, à supprimer.
Donald: Oh oui, encore, encore, encore (et il sautille, l’air plein de lui-même)
Vladimir: Stop, ça suffit, calme-toi, chien. Et répète: de la vermine à éliminer, à raser, à supprimer.
Donald: Eliminer, raser et supprimer la vermine.
Vladimir: Et tu leur présentes le nouvel ordre.
Donald: Vous êtes nos ennemis, vous, les gens du milieu, de l’Ouest, du vieux continent. L’amitié, c’est fini, terminé.
Vladimir: Et tu leur parles de leur nouveau chef.
Donald: (solennel, désignant Vladimir) Il vous parle, il est là, il se tient devant vous. (Un temps). C’est bien Vladi? Je suis prêt?
Vladimir: Non, tu n’es pas prêt, crétin. Tu as oublié l’essentiel. (Il lui colle un coup dans le dos et tire sur sa cravate trop longue, l’autre manque de s’étouffer)
Donald: Aïe. Aïe. (Un temps reprenant sa respiration qui a été coupée par la violence du coup). Mais comment Vladi, qu’est-ce que tu dis?
Vladimir: (Il lui flanque une claque sur le crâne qui fait voltiger ses cheveux de l’autre côté) Tu as quoi dans la tête? Allez réfléchis, imbécile!
Donald: Oh oui, oui, j’avais oublié, j’avais oublié. Je m’en souviens maintenant. Je ne crois pas que cela ne pourrait pas être eux.
Vladimir: Putain, ils ont vraiment tiré le plus con, c’est pas possible. C’est le contraire abruti! Recommence. On a dit pas de double négation.
Donald: Vladi, arrête de crier. Je m’y perds quand tu cries. Et puis j’étouffe, tu as serré trop fort mon noeud de cravate.
Vladimir: Cesse de geindre, c’est pour ceux qui viennent de l’Ouest. Répète: « je ne crois pas que cela pourrait être eux ».
Donald: Je ne crois pas que cela pourrait être eux. Je ne crois pas que cela pourrait être eux. Je ne crois pas que cela pourrait être eux.
Vladimir le pousse brutalement sur la scène. Ils se placent derrière leur pupitre. La séance des questions est ouverte. Les flashs se remettent à crépiter. Les mains se lèvent. L’un d’entre eux se lance. 
Homme de dos: Would you now, with the whole world watching, tell president Putin, would you denounce what happened in 2016, and would you warn him to never do it again?
Donald: I don’t see any reason why it would be.

Vladimir, esquisse un sourire et plisse un peu les yeux.

Aujourd’hui vendredi 20 juillet, en attendant que cela passe, j’ai une pensée pour John Le Carré.

Noir. Des noirs. 

Au-revoir les enfants à Trumplandia

20 juin 2018 # 18

« Vous ne compreniez point, mère, la politique.
Monsieur Napoléon, c’est son nom authentique,
Est pauvre, et même prince ; il aime les palais ;
Il lui convient d’avoir des chevaux, des valets,
De l’argent pour son jeu, sa table, son alcôve,
Ses chasses ; par la même occasion, il sauve
La famille, l’église et la société ;
Il veut avoir Saint-Cloud, plein de roses l’été,
Où viendront l’adorer les préfets et les maires ;
C’est pour cela qu’il faut que les vieilles grand’mères,
De leurs pauvres doigts gris que fait trembler le temps,
Cousent dans le linceul des enfants de sept ans. »
Souvenir de la nuit du 4, Victor Hugo

Noir. Des noirs.

 Tu le vois ce petit porte-monnaie en forme d’étoile de mer où l’enfant a glissé trois pesos. C’était pour donner à sa maman ou à son papa, plus tard, pour leur montrer que lui aussi il était de la partie, qu’il pouvait aider, qu’il était presque comme les grands. Il s’était dit qu’un jour ils en auraient besoin.
Inutile, superflu, confisqué ont-ils dit.

  Tu les vois ces peignes fins noirs, ces quelques cheveux emmêlés et ces rasoirs entassés. Assoiffé, épuisé, sous le soleil brûlant tu t’étais dit que tu serais correctement peigné, rasé de près, en toutes circonstances,
 Et ces peignes rose-bonbon flambant neuf. Tu le sais que les fillettes ont pleuré lorsqu’on le leur a arraché et que les noeuds dans leur crinière indomptée sont chaque jour plus gros et plus difficiles à défaire,
 Et ces savons multicolores pour que toujours tu sentes le frais malgré la poussière rocailleuse, la sueur qui ruisselle le long de tes tempes, les heures à veiller et les courses effrénées.
Inutiles, superflus, confisqués, ont-ils ordonné.
Tu les vois ces clés de chez toi, de chez vous, de là-bas où ta famille attend le coeur serré une courte nouvelle. Bien arrivés. Stop. Fatigués. Stop. Mais soulagés. Stop.
Inutiles, superflues, confisquées, plus de chez toi, plus de là-bas et pas d’ici, « pas arrivés», ont-ils ricané.
  Tu les vois ces préservatifs et ces pilules contraceptives et tu te souviens que même dans le dénuement profond de la fuite, avec les étoiles au-dessus de toi, les corps s’enlacent et se délacent, les étreintes semblent plus intenses, le sable vient se loger dans les plis du plaisir et fait oublier le temps de l’étreinte les contraintes de la vie de nomade que tu t’es imposées.
Inutiles, superflus, confisqués, on ne vous veut pas mais reproduisez-vous entre fugitifs si cela vous excite, ironisent-ils.
Tu les vois ces animaux en peluche dans ces positions grotesques et leurs petits corps inertes privés de leur propriétaire et tu les entends les cris des enfants à qui ils ont été arrachés,

 Et tu les vois ces petites voitures, il y a peu, elles rugissaient des vroums vroums incessants, faisaient des cascades imaginaires et gagnaient le grands prix des circuits de fortune où tant bien que mal on a écarté les cailloux et aplani le terrain pour améliorer le parcours,
 Et tu le vois ce dinosaure violet à l’air inquiet, flottant sur la page au-dessus de ces quelques mots écrits dans l’attente,
 Et tu les vois ces canards en plastique, et tu te rappelles que c’était la famille canard et que tu avais promis lorsque tu avais raconté leur histoire, que comme toutes les familles canard ils devaient partir l’hiver venu pour des contrées plus tempérées.
Inutiles, superflus, confisqués, on ne joue pas ici, on classe, on ordonne, on sépare, ont-ils expliqué.

Tu la vois cette petit fille au pull rose et ses tennis roses, le visage rougi par les larmes, la bouche déformée par les pleurs, ses cheveux collés sur son visage, le regard implorant. Tu l’entends cette petite fille parce que c’est la tienne peut-être, qui sait? Combien sont-ils à pleurer à chaudes larmes, à avoir leur coeur comprimé, à attendre sous des hangars en tôle, derrière des grillages et barbelés, à réclamer non plus le porte-monnaie en forme d’étoile de mer, ni les peignes rose-bonbon flambant neuf, ni les doudous, ou le carnet à dessins, ni la famille canard ou les petites voitures, mais à supplier qu’on leur rende leur papa ou leur maman.
Inutiles, superflus, confisqués, ta maman, ton papa, on n’en veut pas, ont-ils hurlé.

Les cris ont redoublé. Ils ont déchiré le silence de la résidence présidentielle. Qu’on les fasse taire immédiatement, ils dérangent! Et rendez-leur leurs parents or whatever, pourvu qu’ils se taisent, I really don’t care do you? 

Aujourd’hui mercredi 20 juin, en attendant que cela passe et pour adoucir leur peine, je voudrais pouvoir leur chanter une chanson douce que me chantait ma maman.

Noir. Des noirs.

Les photos sont de Tom Kiefer, http://www.tomkiefer.com. Tom Kiefer travaille depuis 2007 à la série El Sueño Americano ( Le rêve américain) et prend en photo les objets confisqués aux migrants dans le centre de rétention d’Ajo dans l’Arizona à 50 kilomètres de la frontière mexicaine. Je le remercie infiniment de m’avoir autorisée à utiliser son travail pour ce post.

Allumez le feu à Trumplandia

20 mai 2018 # 17

«  Ce n’est pas parce qu’en hiver on dit « Fermez la porte, il fait froid dehors » qu’il fait moins froid dehors quand la porte est fermée. » Pierre Dac. 

Noir. Des noirs. 

Il suffit de rien. Un mégot de cigarette négligemment jeté. Une allumette abandonnée. Et un terrain propice. Un assèchement des esprits et des ressources, un assèchement tel que tout s’enflamme avec les premières bourrasques venues, avec les premiers affronts. C’est que la terre a été privée de tout, fertile peut-être mais en d’autres temps, sous d’autres cieux. Maintenant elle se désintègre et ses particules s’agitent dans l’air dès que le vent tourne. Et le vent tourne, tourne depuis longtemps et l’on ne sait jamais dans quelle direction il va. A l’ouest, à l’est, peu importe, les consciences là sont échaudées, attisées par la négligence des uns, les brimades des autres, les volte-face, les avancées et reculades de tous. Une politique en zigzag qui blesse ceux qui la subissent, illusions sans cesse réanimées qui s’évanouissent aussitôt les négociations entamées. Chaos vivant où génération après génération, les femmes et les hommes ont vu les leurs réduits à travailler, à vivre sur cette terre desséchée,  sans larmes mais dont les plaies béantes saignent sur les collines enflammées. Alors quand le vent se fait mauvais, et depuis peu, depuis seize mois, le vent est chargé d’une ignorance crasse, et depuis qu’il déplace des institutions dans des lieux sous haute tension et qu’il ignore la peine de ces gens-là, alors, alors, le feu repart de plus belle. Les espoirs comme étendard, le vent de la révolte souffle sur les braises, et embrase les terres de ceux meurtris par tant de mépris. 

Ce vent mauvais qui répand son ignoble halètement sur des terres étrangères embrase aussi les siens. 

Ici on ouvre le feu, le feu de la mitraille. Ici on meurt percutés par des balles. Ici on meurt dans les écoles du mal de vivre de certains. Ici on est chauffés à blanc par la haine. Ici on est brûlés par le ressentiment. Ici, pourtant, le vent ne tourne pas, au contraire, il souffle depuis toujours les mêmes rengaines ignominieuses sans que la mélodie des morts ne puisse altérer les notes des trompettes funèbres. Et depuis peu, depuis seize mois, au plus haut de l’état, on chante la même chanson, un ton au-dessus, en majeur. On enjoint tous et toutes dans la grande symphonie de la mort, la mort par armes à feu. Le feu des révoltes est éteint en un instant et ne demeurent que quelques étincelles qui crépitent et tentent de faire entendre leurs voix brisées par le chagrin, secouées par les sanglots, empêchées par le bruit des lobbies, sidérées par les inanités des dirigeants qui intiment aux proviseurs d’établissements de fermer plus de portes pour prévenir la fureur de quelques-uns.  

Depuis seize mois, ils allument des feux. Depuis seize mois, ils ouvrent le feu. Depuis seize mois, ils alimentent les foyers de l’indignation. Depuis seize mois, nous sommes à feu et à sang ici et là-bas.

Aujourd’hui, dimanche 20 mai, en attendant que cela passe, j’ai envie de claquer des portes pour faire des courants d’air,  pour faire des appels d’air, pour faire entendre les voix de ces générations qui tombent sous les coups et pour étouffer les voix de la déraison. 

Noir. Des noirs.