Rosemary’s baby in Trumplandia

20 avril # 28

« Les parents qui attendent de la reconnaissance de leurs enfants (il y en a même qui l’exigent) sont comme ces usuriers qui risquent volontiers le capital pour toucher les intérêts. » Journal, Franz Kafka.

Nuit. Jour.

C’était il y a longtemps mais le souvenir reste cependant précis comme vissé dans la chair, le corps à jamais marqué par ce passage. Quand on croise aujourd’hui ceux et celles qui traversent cette aventure, on les reconnait instantanément: l’oeil est vitreux souligné par des cernes qui creusent leur visage. Il semble que le dernier brushing ou soin capillaire remonte à 2003. Les vêtements sont choisis dans la hâte et les superpositions hasardeuses, un tee-shirt à la couleur indéfinissable dépasse en dessous de ce qu’il y a encore peu faisait partie de la panoplie de randonnée mais qui depuis peu est devenu la norme. Des vêtements informes cachent pour ne pas révéler ce nouveau corps, un sac les accompagne partout et des objets en plastique en sortent comme s’ils étaient victimes de la même négligence que le tee-shirt de randonnée. Du linge de petite taille, des pommades, des serviettes-éponges, dont il faudrait mieux ignorer l’utilisation, y sont entassés; leurs propriétaires sont devenus mono-maniaques et leurs pensées réduites à une seule idée:
Bébé a fait une nuit de cinq heures
Bébé s’est réveillé trois fois la nuit dernière
Bébé ne régurgite plus
Bébé a tout régurgité et il faut changer la serviette-éponge bleu layette du sac de bébé
Bébé aime la purée pois cassés-patates douces
Bébé a recraché toute la purée pois cassés-patates douces
Bébé en a fini avec l’angoisse d’abandon
Bébé a pleuré non-stop hier soir au coucher
Bébé aura les yeux bleus
Bébé a finalement les yeux marron foncé
Bébé aime aller au parc et regarder les grands jouer
Bébé a hurlé et jeté ses jouets en plastique à la tête des grands
Bébé a dit « maman » en premier
Bébé a dit « papa » en premier
Bébé a fait un gros câlin à sa maman
Bébé a craché sur Maman
Bébé fait le bonheur de ses parents
Bébé rend ses parents fous.
Bébé est devenu le centre de l’attention de Papa et Maman. Malgré une fatigue qui ne les quitte plus depuis le jour de la naissance de Bébé, Papa et Maman souffrent d’un syndrome parental connu, répertorié et observé depuis la genèse de l’humanité: le lien. Bébé pourrait être le bébé le plus vilain de la création, un attachement inconditionnel les unit à ce rejeton. Qu’il jette, qu’il crache, qu’il vilipende, qu’il salisse, qu’il avilisse, qu’il casse, qu’il hurle, qu’il vitupère, qu’il mente, qu’il manipule, qu’il invente, qu’il affabule, qu’il régurgite, Maman et Papa sont là. Bien que prêts parfois à se débarrasser de Bébé, ils ne franchissent pas le terrible pas de l’infanticide qui les aurait fait passer du grotesque au tragique. Ils sont englués dans les méandres de la parentalité et continuent, quelle que soit la peine, à se débattre avec ce laideron dont ils sont les géniteurs malheureux et qu’ils essayent en vain de contenir. Et même si ce Bébé là déborde, dégouline, inonde et contamine le monde de sa laideur depuis qu’il est né, même s’il dégrade la fonction qui lui a été assignée, qu’il outrepasse la fonction qui lui a été assignée, qu’il déshonore la fonction qui lui a été assignée; ses parents infortunés, républicains de ce pays, composent avec ce monstre, attendent, espèrent même peut-être que des jours meilleurs sont à venir.

Aujourd’hui samedi 20 avril, je voudrais rendre hommage à la puissance du déni qui sauve tous ceux et celles qui tentent de faire oublier que l’être qu’ils ont mis au monde est l’enfant de Rosemary.

Jour. Nuit.

Bienvenue dans l’âge ingrat à Trumplandia

20 mars 2019 #27
à Monsieur Berton , mon professeur de français au collège
à Madame Grandval, ma professeure de français au lycée
à mes parents,
à mon frère, complice de pince à cornichons.

Nuit. Jour.

-Mais si vous verrez, chère petite madame, je vous assure un jour, un jour votre fille, ce sera pas mal du tout. Il faut attendre, voilà tout. Pour le moment, sa pensée, disons, est très confuse, mais croyez-en mon expérience, vous serez surpris, elle sera capable. En attendant, elle est évidemment très distraite et très bavarde aussi. Bien sûr ses résultats scolaires ne sont pas à la hauteur de vos espérances, je comprends, mais prenez votre mal en patience, chère petite madame, votre fille, ça viendra, oui, mais pas tout de suite.
-Pas tout de suite, soit, mais la grammaire, monsieur? Tout de même, il me semble qu’elle n’y entend rien.
-Mais enfin, la grammaire, chère petite madame, est-ce vraiment nécessaire? Voulez-vous en faire une linguiste? Non? Nous sommes d’accord, elle ne sera pas linguiste, alors la grammaire, ma foi!
-Votre foi, votre foi, cher monsieur, peut-être, mais en attendant, les dictées, c’est épouvantable. Un jour quinze, un jour zéro. On n’y comprend rien. Comment cette enfant peut-elle avoir des résultats aussi incohérents?
-Chère petite madame, l’adolescence ne s’inscrit dans aucune logique temporelle et l’acquisition des connaissances est un grand mystère. Ceux qui vous vendent des recettes pour maîtriser notre foutue langue française sont des charlatans.

Nous voilà bien avancés. Nous avons là une adolescente pré-pubère, voire pubère, avec le cheveu gras à la racine mais sec aux pointes, le teint rose teinté d’un vilain petit acné, et une masse graisseuse collée sous les fesses, qui s’est installée, semble-t-il, pour un moment. Surtout, nous avons une adolescente dont les résultats désespèrent un peu ses parents. L’adolescente, elle, se désespère parce qu’en 1986 WHAM vient d’annoncer la séparation du groupe et elle s’inquiète pour Andy et George. Elle se désespère parce qu’elle déteste ce pantalon rouge qui lui moule les fesses qu’elle déteste aussi. Elle se désespère parce qu’il faut qu’elle passe à table et interrompe la conversation qu’elle avait commencée il y a deux heures avec sa copine au téléphone. Elle se désespère enfin parce que la réunion parents-profs est une épreuve annuelle qui en annonce une autre, l’épreuve trimestrielle du bulletin scolaire. Alors elle voudrait pouvoir les faire disparaitre afin qu’elle puisse se concentrer exclusivement à la lecture en cachette de Podium magazine et à la longueur de son tee-shirt qui pourrait peut-être faire oublier l’amas de cellulite que l’entrée dans l’adolescence vient de lui offrir. Comme toutes les adolescentes, elle ne manque pas d’imagination. Et si elle pouvait au moins retarder la venue de ces bulletins scolaires pour pouvoir profiter encore un peu d’une quiétude illusoire qui se volatilisera à l’arrivée de la sentence trimestrielle. Alors qu’elle mange un troisième Balisto jaune qu’elle vient de regretter immédiatement pour des raisons évidentes, son regard tombe sur la pince à cornichons. L’instrument de sa libération est devant elle, rangé dans un pot rouge en grès, en attente d’être détourné de ses fonctions premières. Elle reboutonne son pantalon rouge qui la boudine encore plus après le passage des trois Balisto jaunes et prépare son plan d’attaque.

1. Caler la pince à cornichons dans la poche arrière du pantalon et la recouvrir du tee-shirt long choisi pour les raisons que nous connaissons.
2. Se poster dans le hall d’entrée d’un air de ne pas y toucher.
3. Attendre le moment propice pour faire usage de la pince à cornichons.
4. Sur la pointe des pieds et par l’effet d’une légère contorsion du buste, introduire la pince à cornichons de manière latérale en faisant bien attention à ce que l’on puisse actionner son mécanisme de bas en haut, retenir son souffle et relâcher le tout quand l’un des habitants du 12 vient d’entrer dans le hall.
5. Reprendre son air de ne pas y toucher, dissimuler habilement la pince à cornichons dans la manche du tee-shirt en la faisant remonter discrètement le long du bras et attendre que cet importun prenne l’ascenseur pour recommencer l’étape 4 avortée.
6. Reprendre l’entreprise sur la pointe des pieds le buste collé à la paroi, introduire à nouveau la pince à cornichons et tenter sans le faire glisser de récupérer dans la boîte aux lettres, dont elle n’a pas la clé, le bulletin scolaire du premier trimestre.
7. Monter dans l’ascenseur et replacer dans le pot rouge en grès la pince à cornichons et ouvrir, sans la déchirer, l’enveloppe qui détient la sentence. Lire d’un air consterné les commentaires cinglants d’une dizaine d’enseignants qui tous s’accordent à dire que décidément ce n’est vraiment pas brillant et que capable, peut-être, mais à démontrer.

Et c’est consternée qu’aujourd’hui mercredi 20 mars 2019, âgée de 45 ans, toujours affublée de l’amas graisseux et celluliteux accumulé depuis l’âge ingrat, elle ne sait si elle a réussi à démontrer quoique ce soit, mais elle se rend compte, non sans une certaine aversion, qu’elle n’est pas vierge de toute ressemblance avec l’homme à la tête d’orange car lui aussi a usé dans le passé de pince à cornichons pour les raisons que nous connaissons.1

Jour. Nuit.

1. A ce jour, les bulletins scolaires de Donald Trump ne sont pas consultables en raison des probables mauvais résultats du 45ème président des Etats-Unis.

C’est arrivé près de chez vous à Trumplandia

20 février 2019 #26

« Mais moi les dingues, j’les soigne, j’m’en vais lui faire une ordonnance, et une sévère, j’vais lui montrer qui c’est Raoul. Aux quatre coins d’Paris qu’on va l’retrouver, éparpillé par petits bouts façon puzzle… Moi quand on m’en fait trop j’correctionne plus, j’dynamite… j’disperse… et j’ventile…» Les tontons flingueurs, Michel Audiard. 

Nuit. Jour. 

L’autre jour, j’ai failli buter une nana de chez Delta Airlines parce que j’ai été débitée trois fois du montant de mon siège et que la nana m’affirmait après vingt minutes d’attente sur messagerie avec musique d’ascenseur et trente minutes de discussion que non pas du tout j’ai sans doute mal lu mon relevé de compte et j’ai dû confondre les chiffres parce que ce n’est pas possible cela n’arrive jamais des trucs comme ça sur Delta. Mais j’ai pas. 

Aujourd’hui j’ai été sur le point de dézinguer un mec pendant que je faisais mon jogging hebdomadaire parce que le mec après plusieurs requêtes n’avait toujours pas bougé du sentier et que son putain de chien m’a sauté dessus avec ses pattes dégueulasses et que j’ai été obligée par conséquent de faire un pas de côté à toute vitesse sur un talus boueux pour les dépasser dans l’espoir que le chien ne viendrait pas en plus trottiner à ma suite en me reniflant l’arrière-train. Mais j’ai pas. 

La semaine dernière j’aurais pu trucider une nana qui, sur la plage devant le spectacle des vagues du Pacifique qui viennent terminer leur course sur les rivages de Waimanalo, écoutait de la musique de bimbo à tue-tête, en se dandinant langoureusement dans un mini bikini et en secouant son chignon comme une pelote de laine ébène. Mais j’ai pas. 

Un jour c’est sûr, j’ai été à deux doigts de démembrer un élève qui, au moment d’entrer en scène, a cassé l’accessoire de son partenaire, déchiré son costume après avoir foutu un bordel innommable en coulisse alors qu’on avait dit à cette cohorte de sauvageons qu’on ne jouait pas avec les accessoires des autres. Mais j’ai pas. 

Tous les jours, j’ai des pulsions de meurtre quand je rentre chez moi après une dure journée de labeur et que la température intérieure est de 17 degrés Celsius, été comme hiver, parce que mon conjoint a un métabolisme de boeuf et que, en plus, il paraît que le froid ça conserve et que ce n’est pas compliqué de foutre un pull et des chaussettes en laine, été comme hiver. Mais j’ai pas. 

Bien sûr, je ne nie pas le grand bonheur d’être mère et cette douce entrée dans la vie de la répétition du même qui, au moment de l’adolescence, prend tout son élan et met à l’épreuve votre sens olfactif, votre capacité à tolérer ce que jamais vous n’aviez envisagé de tolérer. Ce grand bonheur s’accompagne aussi d’un sourd désir d’infanticide le jour où pour la deux-cent cinquantième fois de l’année je ramasse un caleçon sale à l’envers au milieu d’une pile de livres et de chaussettes célibataires tandis que l’adolescent bien-aimé regarde pour la deux-cent cinquantième fois la même vidéo sur un écran de la taille d’une chaussette. Mais j’ai pas.

Combien de fois également ai-je rêvé secrètement de bousiller ceux qui m’ont demandé d’où je venais et quelle était l’origine de mon merveilleux accent? Laissez-moi deviner, chère petite madame, votre charmant accent, c’est joli vraiment, allemand peut-être ou hollandais? Putain allemand, quand même!? Mais j’ai pas. 

Sans compter le nombre de jours où, coincée dans les embouteillages, j’aurais voulu étriller celui ou celle qui se croyant plus malin que les autres coupe la file de voitures et vient se rabattre juste devant moi en ayant l’insolence de me remercier dans le rétro par un signe de  la main discret mais réel avec un clin d’oeil en accompagnement comme si nous étions d’accord avec ces pratiques de malotru. Mais j’ai pas. 

Je ne parle évidemment pas de l’indicible aspiration de tous à voir disparaître le voisin bruyant, le voisin envahissant, celui ou celle par exemple qui chaque soir dépose comme un trophée sur le palier ses déchets quotidiens, ou le voisin de vacances qui s’ingénie consciencieusement à vous gâcher votre séjour sous prétexte que parce que. Mais on n’a pas. En tout cas j’ai pas.

Et je passe sous silence tous les autres meurtres non perpétrés que mon éducation bourgeoise m’empêche de mentionner et que mon aspiration à la citoyenneté me défend. Aujourd’hui mercredi 20 février, en Trumplandie je pourrais moi aussi demander le prix Nobel de la Paix à mes voisins japonais pour avoir maintenu la paix près de chez moi.  

Jour. Nuit. 

A perfect storm in Trumplandia

20 janvier 2019 #25

« Moi, fonctionnaire de la vie, je touche mon salaire et de jour et de nuit; l’heure me paie, les années me ruinent et déjà me remercient. » Fatras, Jacques Prévert.

Nuit. Jour. 

Mesdames et Messieurs, bienvenue sur le vol AA 20-19 au départ de Seattle à destination de Washington DC.

Je déteste l’avion, je déteste l’avion, je déteste l’avion. Heureusement que j’ai pensé à mettre mes sous-vêtements porte-bonheur. 

Nous vous informons qu’en raison du vortex polaire…

Un vortex polaire? Je déteste l’avion, je déteste les changements climatiques, je déteste voyager.

… le vol sera détourné de sa trajectoire habituelle; par conséquent la durée du vol n’est pas encore déterminée. Nous vous informerons, dès que possible, de notre heure d’arrivée.

 J’ai besoin de contact humain. Allez je réveille le mec qui ronfle à côté de moi par une légère pression sur le bras, j’occupe l’espace temps d’un air naturel et au détour de notre échange, je lui pose la question. Non, je lui pose la question sans échange. 

« -Dites Monsieur, vous vous y connaissez en vortex polaire?

– En quoi? »

Ce type a l’air d’un abruti profond. Qu’est-ce qui m’a pris de le réveiller? Les yeux fermés, il avait l’air moins con. Allez rendormez-vous, vous êtes parfaitement inutile. 

Les consignes de sécurité vont à présent vous être présentées, veuillez nous accorder quelques instants. Les issues de secours signalées par un panneau exit sont situées à l’avant, au centre et à l’arrière de l’appareil. Un marquage lumineux au sol vous indiquera le cheminement vers ces issues. Les ceintures s’attachent et se détachent de cette façon. En cas de dépressurisation de la cabine des masques à oxygène tomberont automatiquement devant vous. Tirez sur un masque pour libérer l’oxygène…

Ignore, ignore les consignes, tout va bien se passer, vortex polaire ou pas. Regarde les images du magazine de la compagnie et tourne les pages jusqu’au décollage. Oublie que tu as l’impression que ton coeur va exploser, que ta pression artérielle est à son maximum, que tes pieds ont déjà doublé de volume.  Fais comme ta voisine de droite qui semble absorbée par un Sudoku niveau 4. Et si tu mettais en pratique tes compétences nouvellement acquises de « small talk », pour une fois que cela peut vraiment t’être utile. Allez lance-toi. Ça ne peut pas te faire de mal.

«  – Mais le Sudoku finalement c’est un peu des mathématiques?

– Mais absolument chère madame, savez-vous que la complexité algorithmique du Sudoku a fait l’objet d’un ouvrage très sérieux et que…

– Et sinon le vortex polaire cela ne vous empêche pas de faire vos Sudokus?

-Chère petite madame, sachez que le vortex polaire n’est autre qu’un tourbillon polaire qui s’est abattu sur le continent nord-américain et qui va donc refroidir le Midwest et la côte Est. Aucune raison de s’alarmer, si ce n’est que l’épidémie de grippe sera peut-être plus violente. D’une certaine manière, vous risquez plus de… »

Je suis tombée sur un être doué de raison. Elle va me faire le couplet de la sécurité routière versus la sécurité aérienne. En même temps, il fallait s’y attendre, une nana qui fait tranquillement un Sudoku niveau 4 alors qu’on s’apprête à…

« -Si nous voulons être parfaitement honnêtes, chère petite madame, le vortex polaire va sans doute générer de fortes turbulences pendant le vol et au pire, une légère sortie de piste à l’atterrissage. Attachez votre ceinture, voilà tout, … »

Je déteste ma voisine. Je déteste ma voisine. Je déteste ma voisine. Qu’est-ce qui m’a pris de lui adresser la parole? Je suis au bord de la crise de tachycardie. Je suis certaine que mon rythme cardiaque a atteint les 220 battements par minute. 

« – Non franchement, chère petite madame, en ce moment ce n’est pas du vortex polaire qu’il faut s’inquiéter… »

 J’ai réussi à m’assoir à côté d’une grande perverse qui prend un malin plaisir à me voir souffrir. 

« – Chère petite madame, le sujet d’inquiétude à mon avis dans notre situation, encore une fois, c’est plutôt le shutdown. »

 Le shutdown? Coincée entre le ronfleur, le vortex polaire et l’experte en Sudoku, perverse, pro-Trump, je rends les armes. 

« – Car voyez-vous, chère petite madame, le vortex polaire, certes, nous cause quelques petits désagréments, mais le shutdown c’est une autre affaire. Le shutdown, si on y réfléchit bien, ce sont des aiguilleurs du ciel en moins, c’est du personnel de sécurité en moins aux contrôles. Car voyez-vous, chère petite madame, ces employés fédéraux, essentiels à la nation ( et qui dirait le contraire, n’est-ce-pas?), doivent travailler sans être payés. Quand vous avez un crédit immobilier, deux adolescents à la maison et des frais fixes, vous ne pouvez pas vous permettre de travailler sans être payés, donc vous prenez des jours de congé ou des jours maladies pour aller travailler, non plus pour le gouvernement et la sécurité de ses concitoyens, mais pour nourrir votre petite famille, pour régler vos factures, pour rembourser votre crédit à la consommation, pour continuer à consommer et ainsi faire tourner l’économie américaine.  Alors voyez-vous chère petite madame, la grande inquiétude, ce n’est pas le vortex polaire qui s’abat sur l’Amérique mais bien l’avenir de la démocratie, de notre démocratie, une démocratie qui prive ses plus fidèles serviteurs de leur dignité, celle d’être au service de la nation; une nation qui permet que la volonté d’un homme outrepasse les besoins les plus élémentaires de ses concitoyens. Alors chère petite madame, profitez non pas de ce vortex polaire mais de ce vortex temporel qui, le temps d’un vol, nous permet d’oublier un peu ces viles réalités terrestres. Laissez-vous secouer par les turbulences à venir. Seat back, relax and enjoy your flight, chère petite madame. »

… et dire que j’ai mis mes sous-vêtements porte-bonheur. 

Mesdames, messieurs, aujourd’hui, dimanche 20 janvier, vingt-neuvième jour du shutdown, nous avons atteint notre altitude de croisière, le temps de vol est de 730 jours, le personnel du vol AA 20-19 vous souhaite un excellent vol.

Jour. Nuit. 

Sequel in Trumplandia

20 décembre 2018 #24

« La conversation n’est ni assez vive ni de bon aloi si elle ne tourne pas à la querelle, si elle est policée et artificielle, si elle craint l’affrontement, si elle est guindée. »  Les Essais III, Chapitre 8, Montaigne. 

Nuit. Jour.

Si vous avez eu votre quota de gras ou votre quota de chocolat, essayez les bulles. C’est léger, ça va avec tout et c’est vite digéré. Munissez-vous de votre invitation à l’une de ces soirées de dégustation que vous affectionnez particulièrement, de vos talons aiguilles, d’un haut un peu transparent pour occuper et faites un stock de small talk. Révisez vos classiques: horoscope, météo, catastrophe naturelle et bon vieux temps. Vous pouvez partir confiante, votre stock fraîchement renouvelé; et dites-vous que vous pourrez toujours compter sur les moments où vous aurez la bouche pleine pour contrecarrer tout événement imprévu. Oubliez que vous vous êtes évidemment foutue au régime depuis peu car vous ferez une exception pour cette soirée qui présente un bel échantillon de ce que vous ne savez précisément pas faire: donner le change, sourire, sourire beaucoup, siroter avec l’air inspiré, s’engager dans une sorte de parcours non-fléché et converser avec le maximum de personnes en un minimum de temps. Vous êtes prête. Dites-le vous. Croyez-le. Répétez-le. Vous êtes prête. 

En chemin cependant votre bonne humeur et enthousiasme peuvent s’éroder et votre confiance commencer à s’effriter; c’est que, bien que vous ayez fait le plein de small talk, vous ne vous êtes toujours pas remise de votre échec cuisant de la soirée d’avril lorsque vous avez tenté le petit complot facile pour briller en société. Vous doutez peut-être de vos moyens et vous redoutez la débandade de la dernière fois. Des inquiétudes peuvent vous assaillir. Et si vos small talk ne faisaient pas mouche? Et si votre interlocuteur avait lui aussi la bouche pleine en raison de son égale aversion pour les mondanités? Et imaginez que la bouffe soit imbouffable, que vos talons vous cisaillent les pieds et que par conséquent vous ne puissiez entamer votre parcours non-fléché, que votre soutien-gorge vous coupe l’abdomen en deux et qu’il vous empêche de converser comme prévu, que votre blouse transparente laisse deviner les bourrelets accumulés et qu’ils vous rappellent que vous vous êtes foutue au régime et que vous ne devriez pas vous jeter sur les blinis lorsque vous êtes en détresse sociale. Vous suffoquez. Soudain, vous avez envie de faire marche arrière et de tout quitter. Votre compagnon de soirée, lui, ne se doute pas un seul instant de ce que vous traversez, c’est qu’il est maître en son domaine. De toute façon, il est trop tard, vous vous êtes engagée, vous ne pouvez plus reculer. Dites-le vous. Vous êtes prête. Croyez-le. Répétez-le.  Vous êtes prête. 

Vous y allez. Dans l’entrée déjà, vous analysez les lieux et repérez immédiatement le plateau de fromages au fond à droite. Vous vous dites que vous pourrez toujours parler « fromages » et prétendre à une pseudo expertise en raison de votre francité. Vous vous postez donc en terrain conquis et vous attendez. Une dame en blouse rouge s’avance et attaque d’emblée sans que vous n’ayez eu le temps de puiser dans votre stock. Vous êtes consternée, elle a choisi l’un des sujets sur lesquels vous avez décidé de faire l’impasse: « le chien et son maître ». Quelle négligence! Non seulement vous n’avez pas révisé « les chiens » mais vous n’y connaissez absolument rien. Vous tentez un piteux: « tel maître, tel chien » et vous vous précipitez vers le plateau de fromages pour cacher votre misère intellectuelle et sociale en engouffrant un morceau de mimolette. Pâte dure, une valeur sûre, vous avez au moins deux à trois minutes de répit. Vous êtes repartie. Vous enchaînez à peine la mimolette terminée. Décidément vous n’êtes pas en veine, votre nouvelle interlocutrice vous met au défi: 

« – Et vous, chère Madame, de quelle année êtes-vous? 

– 1973. »

A ce moment précis, vous êtes envahie par l’inquiétude. Vous devriez développer mais vous vous demandez pourquoi cette dame s’intéresse à votre année de naissance. Et puis vous respirez, vous reconnaissez les techniques des adeptes de l’astrologie. 

«  – Année du buffle, dans l’horoscope chinois, enchaîne-t-elle » 

Vous avez le souffle coupé, vous n’aviez pas anticipé l’astrologie sino-américaine, vous étiez restée sur des valeurs sûres, signes astraux et numérologie. Vous sentez maintenant que votre soutien-gorge vous comprime la poitrine. Quelle idée avez-vous eu de mettre une blouse transparente! Vous avez minimisé l’effet du stress et une sudation anormale. Vous optez pour la franchise pour vous débarrasser de cette fâcheuse. 

«  – Vous savez, l’horoscope chinois… »

 Devant votre air apathique, elle continue: 

«  – Vous n’y connaissez rien et cela ne vous intéresse pas. Cela ne m’étonne pas, vous êtes bien de l’année du buffle: vous n’êtes pas douée pour les relations sociales, n’est-ce pas? Je ne me trompe jamais, les buffles préfèrent rester seuls. » 

 Tous vos espoirs sont anéantis et vos efforts piétinés. Une spécialiste d’astrologie sino-américaine vous a coupé les ailes. Vous retournez au plateau de fromages, non plus par dépit mais pour noyer votre infortune dans une pâte molle. Vous vous jetez sur un Pont l’Evêque et vous corrigez les coupes désastreuses des convives. 

« – Vous semblez être une experte. » 

Et voilà, vous n’y échappez pas, votre francité vous rattrape, vous tentez à chaque fois d’éviter ce qui va suivre, mais sans succès. 

« – Vous êtes française, vous venez d’où?

– De Paris.

– Merveilleux, nous y allons au mois d’avril avec ma femme et mes deux filles. J’espère que d’ici là « les gilets jaunes » en auront fini avec leurs manifestations. Vous pensez que le mouvement va continuer pendant combien de temps? » 

Les « gilets jaunes », il ne vous manquait plus que ça. Vous n’avez évidemment pas révisé parce que vous refusez qu’ils soient l’objet d’un small talk entre pâte dure et pâte molle. Vous êtes prête à rendre les armes, à renoncer à tout mais vous sentez quelque chose monter en vous, que pour le moment vous n’identifiez pas, et subitement, alors que vous tourniez les talons, vous vous retournez et vous perdez le contrôle de tout: 

« – Mais vous vous foutez de qui? Vos filles, votre femme? Qu’est-ce que le monde en a à foutre? Le monde en est là, « les gilets jaunes » en sont là, cette petite fille du Guatemala morte le 13 décembre en est là, les kurdes en seront là, les syriens en seront là quand les troupes américaines auront quitté le territoire, la démission de Jim Mattis laissera le monde là, les élèves de ce pays tués par balles en resteront là tant que Betsy DeVos sera là, la caravane de migrants en est là parce que le monde crève de nos small talk, le monde crève car nous faisons semblant, le monde crève parce que chaque jour nous éloigne de notre humanité, le monde crève et nous crèverons tous bientôt, vos filles, votre femme aussi, putain de gilets jaunes ou pas. 

  C’est certain, vous reprendrez bien une tranchette de Cabécou, je le coupe dans quel sens? » 

Vos talons vous cisaillent les pieds, votre soutien-gorge vous coupe l’abdomen en deux, votre blouse transparente laisse deviner vos bourrelets accumulés et les bulles ne vous soulagent plus. Vous avez foutu votre régime en l’air en vous gavant de pâtes molles et dures et vous avez échoué piteusement. Small talk, big talk, rien n’y fait, vous entrez bientôt dans votre troisième année en Trumplandia et vous vous dites aujourd’hui jeudi 20 décembre que finalement, vous reprendriez bien un peu de gras et de chocolat, quota ou pas, il parait que c’est bon pour le moral. 

Jour. Nuit. 

Obscure clarté à Trumplandia

20 novembre 2018 #23

«  Nous voici arrivés au milieu de l’aventure, avant de commencer un tournage, je désire surtout faire un film qui sera beau, dès que les premiers ennuis surgissent, je dois réduire mon ambition et je me prends à espérer simplement qu’on arrivera à terminer le film. Vers le milieu du tournage, je fais un examen de conscience et je me dis, tu travaillais mieux, tu aurais pu donner davantage. A présent, il te reste la seconde moitié pour te rattraper; et à partir de ce moment, je m’efforce de rendre plus vivant ce qui sera montré sur l’écran. » La nuit américaine, François Truffaut.

Nuit. Jour.

A Christine Blasey Ford,

124. C’est le nombre qui ne fera pas oublier les Brett Kavanaugh, les Harvey Weinstein, les Bill O’ Reilly, les Roger Ailes, les Garrisson Keillor¹, et tous ceux qui prendront leur suite.

A vous toutes,

102. C’est le nombre à la chambre des représentant(e)s qui ne fera pas oublier les femmes qui meurent chaque jour sous les coups de leurs conjoints.

A vous, nos mères, qui avez ouvert la voie,

13. C’est le nombre au Sénat qui ne fera pas oublier que depuis le 6 novembre à 15h35, les femmes travaillent gratuitement.

A vous, nos soeurs, qui continuez le combat,

9. C’est le nombre de gouverneures qui ne fera pas oublier que plus de 56 % des étudiants à l’université sont des femmes.

A vous, nos filles, qui prenez le relais,

270. C’est le nombre de celles qui se sont présentées et qui ne fera pas oublier que le plafond de verre fait toujours refléter leur image.

A vous, longtemps opprimées, bâillonnées,

45. C’est le nombre de celles qui brandiront leurs couleurs dans les couloirs du pouvoir et qui ne fera pas oublier que 66% de vos soeurs sont privées de leurs droits constitutionnels.

A vous, les Simones du siècle dernier, conservatrices ou progressistes,

106. C’est le nombre de celles qui porteront les voix que l’on n’entend pas et qui ne fera pas oublier qu’ailleurs, les femmes sont muselées.

18. C’est le nombre de celles qui tenteront de faire résonner leurs différences et qui ne fera pas oublier qu’ici, certaines ne rechignent pas à voter pour leur museleur.

A vous, qui faites l’histoire et qui déposez la première pierre,

7. C’ est le chiffre de celles qui feront vibrer des tonalités étrangères ou feront retentir le passé de leurs terres et qui ne fera pas oublier que leurs mères furent massacrées.

A vous, qui serez les pionnières sur les terres rouges et au pays des rythmes lancinants,

2. C’est le chiffre de celles qui ratifieront les lois de ces états et qui ne fera pas oublier que le chemin est retors, qu’il sera long et que vous serez seules.

A vous, les 124 élues,

Prenez les rennes de ces bastions testostéronés,

Partez à l’assaut de ces territoires fermés,

Plantez le drapeau de la diversité dans ces espaces enfin féminisés,

Et dirigez-nous vers un monde nouveau,

Tandis que nous toutes, aujourd’hui jeudi 20 novembre 2018, en attendant que cela passe, nous travaillerons à illuminer cette nuit, pour qu’un jour irradie, au milieu de l’obscurité, notre clarté.²

Jour. Nuit.

¹Tous accusés de harcèlement sexuel. 

² Pour connaître le détail des résultats de l’élection du 6 novembre 2018, l’excellente infographie du Los Angeles Times: https://www.latimes.com/projects/la-pol-women-elected/

L’été meurtrier à Trumplandia

20 octobre 2018 # 22

« On behalf of our nation, I want to apologize to Brett and the entire Kavanaugh family for the terrible pain and suffering you have been forced to endure » Donald Trump, 8 octobre 2018.

Noir.e.s. Des noir.e.s.

Si nous n’avons pas connu cela, nous l’avons tout.e.s redouté. Tout.e.s. Enfin je crois.
Un soir, un quai de métro désert.
Un long couloir à Châtelet dans les années 80 en fin de soirée.
Une rue désertée au milieu de la nuit.
Une impasse dans l’est parisien au milieu des années 90.
Un hall d’entrée mal éclairé.
Un parking au troisième sous-sol après une fête arrosée.
Un changement de tenue à la dernière minute, trop court; trop, tout court.
Un chauffeur de taxi à la mine avinée.
Une rame de métro entièrement masculine.
Une rame de métro avec un unique compagnon de route.
Un jogging nocturne, un jogging en forêt, un jogging seul.e.s.
Un verre abandonné ou un verre de trop.
Un type en imper beige, le regard vide, la main droite sur la braguette, la main gauche feuilletant maladroitement le dernier numéro d’un magazine érotique de seconde zone.
Dans la main, les clés de la maison au cas où, pour ne pas chercher fébrilement dans un sac trop grand, trop profond.
Une paire de baskets dans le sac.
Aujourd’hui un téléphone portable à la main, sait-on jamais.
Etre sur nos gardes. Toujours quand la nuit tombe. On nous a appris à. Nos mère nous ont appris à. Ma mère m’a appris à. Pas trop de. Attention à. Surtout pas de. Et quand tu vois que, tu sais que. Ne te mets pas dans une situation qui. Méfie-toi de. Devenir expert.e.s en. Reconnaître que. Reconnaître le. Se souvenir de. Se souvenir que. Sans qu’il soit besoin de. Nos mères, ma mère a fait en sorte que nous sachions tout.e.s, que je sache, que nous soyons tout.e.s, que je sois aux aguets toujours quand la nuit tombe.
Etre sur le qui-vive aussi quand le soleil est au zénith.
Même entouré.e.s, au milieu d’une foule compacte.
Ne pas oublier que les têtes connues peuvent être des.
L’ami. Le voisin. Le confesseur. Le maître. Le parent. Le petit ami. Le mari.
Ne pas être insouciant.e.s. lorsqu’invité.e.s à, avec qui que ce soit, où que ce soit, matin, midi et soir, nos mères nous l’ont dit, ma mère me l’a dit.
Et tout.e.s que nous baissions la garde malgré nos mères, malgré ma mère ou que nous ne la baissions pas, nous sommes jugé.e.s coupable.s. d’avoir voulu vivre sans, en oubliant que, d’avoir pensé qu’il/ils. Désigné.e.s., responsable.s parce que trop voyant, trop criard, trop tard, trot tôt, trop courts, trop hauts, trop plongeant, trop festive.s., trop gentill.e.s., trop souriant.e.s, trop dansant.e.s, trop chaloupé.e.s., trop différent.e.s, trop tentant.e.s., trop compromis.e.s., trop intéressé.e.s.
Et vous Christine B. F. vous étiez trop quoi?
Et vous Christine B. F. que faisiez-vous avec votre maillot de bain une pièce sous vos vêtements, à l’été 1982, l’été de vos seize ans?
Et vous Christine B. F. que faisiez-vous dans cette maison à seize ans, une bière à la main?
Et vous Christine B. F. pourquoi êtes-vous montée à l’étage?
Et vous Christine B. F. vous avez été maintenu.e. sur le lit, une main poilue sur la bouche pour étouffer vos cris, dîtes-vous?
Et vous Christine B. F. vous vous êtes enfermé.e dans cette petite salle de bain en attendant que cela passe, dîtes-vous?
Et vous Christine B. F. vous avez emprunté cet escalier étroit, dévalé les marches, dîtes-vous?
Et vous Christine B. F. vous vous êtes enfuie et vous avez voulu oublier, dîtes-vous?
Et vous Christine, B.F. enfin en juillet 2018? Trente-six ans plus tard, vous voulez parler et exposer au monde entier ce que vous avez tenté d’oublier, dîtes vous?
Vous Christine B. F. vous avez connu cela et vous êtes jugé.e coupable, coupable d’avoir voulu monter la garde, d’avoir pensé que vous pourriez libérer la, influer sur, changer le cours de, éviter que, sauver la. Votre souffrance rendue inaudible parce que jugé.e trop partisan.e., trop à propos, trop opportun.e.
Christine B. F., vous n’êtes ni trop partisan.e., ni trop à propos, ni trop opportun.e., vous êtes trop femme. Nos mères sont trop femmes. Nos filles sont trop femmes. Nous sommes trop femmes.

Aujourd’hui samedi 20 octobre, celles qui n’ont pas connu cela mais qui l’ont redouté, qui le redoutent, celles qui l’ont connu, l’ont redouté et le redoutent encore « would like to apoligize to Dr. Christine Blasey Ford and the entire Ford family for the terrible pain and suffering you have been forced to endure. »

Noir.e. Des Noir.e.s.