Retour vers le futur à Trumplandia

20 août 2018 # 20

«  Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons:
Ce qu’ils disent s’adresse à tous tant que nous sommes;
Je me sers d’animaux pour instruire les hommes. » Jean de La Fontaine, A Monseigneur le Dauphin, Livre I, Fables.

Noir. Des noirs.

L’autre me dit: Putain t’as de la matière pour ton Trumplandia du mois d’août! Enfin il dit plutôt « fuck » que « putain », mais ça c’est parce qu’il est américain. Les américains, enfin certains, ils disent « fuck » beaucoup, pas autant que nous « putain », mais quand même presque autant. Fuck, c’est trop bon! On y est babe. Il parle comme ça l’autre. C’est que quand il est convaincu, il est convaincu. C’est du sérieux cette fois-ci, m’assure l’autre. On y est va, plus que quelques coups et ça dégage, ça ventile, ça disparaît. Il dit «  disparaît » dans le texte parce qu’il trouve ça marrant. Fuck, c’est imparable, babe, il va être acculé. Et l’autre a la même assurance que quand il m’assurait que numéro 45 ne serait pas le candidat des républicains, puis quand il m’assurait que numéro 45 même en rêve ne pourrait gagner l’élection présidentielle. Alors forcément, bien que l’autre soit très convaincant, et même s’il dit beaucoup « fuck » il sait être convaincant, je suis prise d’un doute. J’ai des réserves. J’émets mes réserves. Je rappelle calmement les faits: 2016, la campagne et les résultats. Chat échaudé craint l’eau froide. Babe don’t be French, for fuck’s sake! Allez champagne, babe, we are almost there. Il dit « champagne » aussi dans le texte mais avec un léger accent américain et c’est très séduisant. Je voudrais bien fêter cette nouvelle, boire des bulles mais ma francité fait barrage. Je n’y arrive pas. Je suis empêchée. C’est vrai que c’est tentant de rêver un peu, mais ce soir je résiste. J’entends au loin un bruissement, un souffle. Babe, you have to write on this one, Cohen and such. Décidément, Cohen and such, ça ne m’inspire pas. C’est que le bruissement, le souffle, l’instinct de survie là-bas à la lisière de la forêt, cette activité constante pour passer l’été, puis l’automne, puis l’hiver, c’est bouleversant. Alors je dis, mais les animaux darling? On s’en fout ? Enfin je dis we fucking don’t care? Parce que c’est avec l’autre que je parle. Il est perdu, mais il est habitué, il attend tranquillement le déroulé de ma pensée. Il sait que ça prend du temps, que les chemins de traverse vont nous y amener.
Je commence: Darling, you would say that 1973 sucked when it comes to politics, right?
Il acquiesce: 1973. Nixon. It sucked.
Je continue: Et on peut dire, sans exagérer, qu’en 1973, le climat politique est putride, en décomposition.
Il acquiesce: It stunk.
Je poursuis: Dans ce contexte de décrépitude avancée du pouvoir politique, lorsque l’Amérique se demande si le président en place va être destitué, cette administration-là vote the Endangered Species Act. (1)
Il ironise: Une loi qui les concerne. Une espèce en voie de disparition.
J’enchaîne sans relever: Mais cette administration, celle de Nixon, mise au pilori, montrée du doigt depuis 45 ans, cette administration entend protéger le règne animal face au capital, cette administration…
Il m’interrompt: Honey ( il dit « honey » quand il est un peu condescendant enfin surtout je sais qu’à ce moment-là la stratégie du détour touche à ses limites), what’s your point?
Je ne lâche pas prise et je tire le fil de mon détour: Cette administration, celle de Nixon, une administration de républicains vote à 392 voix contre 12 à la chambre des députés puis à 92 voix contre 0 au Sénat pour the Endangered Species Act qui fait passer le règne animal et sa protection devant toute considération économique.
Il s’impatiente: Honey, it’s getting late. ( Je n’aime vraiment pas ce « honey », depuis toujours c’est le « babe » qui trouve mon adhésion).
J’ignore la semonce: Ecoute la respiration de ces bêtes qui tentent d’éviter les coups glacés des marteaux piqueurs, regarde l’énergie déployée pour ne pas être écrasé par les pelleteuses, suis-les à travers ces chemins semés d’embûches, celles de l’appât du gain et du profit. En 1973, lorsque le monde entier ne parle que d’une chose, on continue à faire de la politique, on entend le frémissement de la vie qui palpite dans les forêts du continent.
Il sait bien où je veux en venir. En 2018, lorsque le monde entier ne parle que des auditions de Cohen, des chefs d’accusation, que l’on attend la prochaine étape, vers la destitution du président, cette administration, comme celle de Nixon, continue à faire de la politique, une autre politique. Une politique dégueulasse, sale, ignominieuse. Une politique qui, le 28 juillet 2018, a permis la modification et l’affaiblissement de la loi votée en 1973 qui protège les espèces animales en voie de disparition.
Je tente de conclure: Parce que si Nixon en son temps, et depuis, a été vilipendé par l’ensemble de la classe politique, et qu’aujourd’hui l’administration en place, dans la tourmente,…
Il me coupe parce qu’il aime bien conclure, être celui qui met fin aux discussions, c’est comme ça: Fine babe, we have to fucking care, touché! Il dit « touché » dans le texte parce que comme beaucoup d’américains il trouve que ça fait chic de parler français.

Aujourd’hui lundi 20 août 2018, en attendant que cela passe, je voudrais pouvoir murmurer à l’oreille des animaux et leur dire de se tirer vite et loin.

Noir. Des Noirs.

(1) Lire l’article du New Yorker sur l’histoire et les modifications du Endangered Species Act: https://www.newyorker.com/news/daily-comment/the-trump-administration-takes-on-the-endangered-species-act

Au service secret de sa Majesté à Trumplandia

20 juillet 2018 #19

« Voilà l’homme tout entier, s’en prenant à sa chaussure alors que c’est son pied le coupable. » En attendant Godot, Samuel Beckett.

Noir. Des noirs. 

La scène se passe à Helsinki. Lumière crue. Couleurs primaires. Le décor: deux pupitres placés sur le devant de la scène, derrière, des drapeaux à trois couleurs encadrent les deux protagonistes, Vladimir et Donald, qui tous deux portent un costume sombre de ville. Ils sont dans les coulisses. Le grand gros, Donald, est rougeot, a l’air abruti, les yeux enfoncés, les dents alignées et blanches. Le petit nerveux, Vladimir, a le cheveu rare, l’air vicieux, le teint jaune et des yeux plissés qui semblent rire d’une malice peu commune. Qui sont-ils? Vladimir et Donald sont les clowns sauvages de ce nouvel ordre. Dans la salle les flashs crépitent, un murmure d’impatience se lève.

Dans les coulisses

Vladimir: Je te le dis, je n’y suis pour rien.
Donald: Je te crois.
Vladimir: Ne crois pas ce que tous croient.
Donald: Je ne les crois pas.
Vladimir: Tu vas le leur dire.
Donald: Oh, oui, Vladi, bien sûr que je vais le leur dire.
Vladimir: Et tu sauras quoi dire.
Donald: Bien sûr Vladi. Je saurai quoi dire. J’ai répété cela beaucoup beaucoup.
Vladimir: Il faut le faire encore et encore. Allez, répétons!
Donald: Ensemble Vladi, tout ce que tu voudras.
Vladimir: Je suis ton maître.
Donald: Oh oui, je sais, je sais.
Vladimir: Je suis ton maître et tu es à ma botte.
Donald: Oh oui, je sais, je sais, que c’est bon d’avoir un maître!
Vladimir: Tu n’es plus le maître, tu n’as jamais été le maître, tu ne seras plus le maître. Nous entrons dans un nouvel ordre.
Donald: Oh oui, je sais, je sais, je te dois tout. Le monde t’appartient. C’est bon la grande puissance.
Vladimir: Et les autres, les tiens, ne sont rien. Et ceux du milieu, entre toi et moi, rien aussi, réduits à néant.
Donald: Oh oui je sais, je sais, les gens du milieu, de l’Ouest, du vieux continent, il faut les assécher, les épuiser, les couler, les ruiner.
Vladimir: Comme ça tu vois. (Il fait un geste comme pour écraser une punaise sur le dos de Donald)
Donald: Ahhhhhh.
Vladimir: Arrête de crier, c’est pour les faibles. Plaisir de la douleur.
Donald: Oh oui je sais, je sais, mais parfois c’est que ça fait vraiment mal.
Vladimir: Tais-toi, et pense, plaisir, plaisir, et concentre-toi sur ce que tu dois dire.
Donald: Oh oui, je sais, je sais, ça y est c’est passé, ça ne fait plus mal. On continue?
Vladimir: Et les tiens, tu leur dis quoi?
Donald: Vous êtes rien. Vous ne savez rien. Vos enquêtes sont pour les chiens. Vous êtes des chiens.
Vladimir: Des chiens de la vermine à éliminer, à raser, à supprimer.
Donald: Oh oui, encore, encore, encore (et il sautille, l’air plein de lui-même)
Vladimir: Stop, ça suffit, calme-toi, chien. Et répète: de la vermine à éliminer, à raser, à supprimer.
Donald: Eliminer, raser et supprimer la vermine.
Vladimir: Et tu leur présentes le nouvel ordre.
Donald: Vous êtes nos ennemis, vous, les gens du milieu, de l’Ouest, du vieux continent. L’amitié, c’est fini, terminé.
Vladimir: Et tu leur parles de leur nouveau chef.
Donald: (solennel, désignant Vladimir) Il vous parle, il est là, il se tient devant vous. (Un temps). C’est bien Vladi? Je suis prêt?
Vladimir: Non, tu n’es pas prêt, crétin. Tu as oublié l’essentiel. (Il lui colle un coup dans le dos et tire sur sa cravate trop longue, l’autre manque de s’étouffer)
Donald: Aïe. Aïe. (Un temps reprenant sa respiration qui a été coupée par la violence du coup). Mais comment Vladi, qu’est-ce que tu dis?
Vladimir: (Il lui flanque une claque sur le crâne qui fait voltiger ses cheveux de l’autre côté) Tu as quoi dans la tête? Allez réfléchis, imbécile!
Donald: Oh oui, oui, j’avais oublié, j’avais oublié. Je m’en souviens maintenant. Je ne crois pas que cela ne pourrait pas être eux.
Vladimir: Putain, ils ont vraiment tiré le plus con, c’est pas possible. C’est le contraire abruti! Recommence. On a dit pas de double négation.
Donald: Vladi, arrête de crier. Je m’y perds quand tu cries. Et puis j’étouffe, tu as serré trop fort mon noeud de cravate.
Vladimir: Cesse de geindre, c’est pour ceux qui viennent de l’Ouest. Répète: « je ne crois pas que cela pourrait être eux ».
Donald: Je ne crois pas que cela pourrait être eux. Je ne crois pas que cela pourrait être eux. Je ne crois pas que cela pourrait être eux.
Vladimir le pousse brutalement sur la scène. Ils se placent derrière leur pupitre. La séance des questions est ouverte. Les flashs se remettent à crépiter. Les mains se lèvent. L’un d’entre eux se lance. 
Homme de dos: Would you now, with the whole world watching, tell president Putin, would you denounce what happened in 2016, and would you warn him to never do it again?
Donald: I don’t see any reason why it would be.

Vladimir, esquisse un sourire et plisse un peu les yeux.

Aujourd’hui vendredi 20 juillet, en attendant que cela passe, j’ai une pensée pour John Le Carré.

Noir. Des noirs. 

Au-revoir les enfants à Trumplandia

20 juin 2018 # 18

« Vous ne compreniez point, mère, la politique.
Monsieur Napoléon, c’est son nom authentique,
Est pauvre, et même prince ; il aime les palais ;
Il lui convient d’avoir des chevaux, des valets,
De l’argent pour son jeu, sa table, son alcôve,
Ses chasses ; par la même occasion, il sauve
La famille, l’église et la société ;
Il veut avoir Saint-Cloud, plein de roses l’été,
Où viendront l’adorer les préfets et les maires ;
C’est pour cela qu’il faut que les vieilles grand’mères,
De leurs pauvres doigts gris que fait trembler le temps,
Cousent dans le linceul des enfants de sept ans. »
Souvenir de la nuit du 4, Victor Hugo

Noir. Des noirs.

 Tu le vois ce petit porte-monnaie en forme d’étoile de mer où l’enfant a glissé trois pesos. C’était pour donner à sa maman ou à son papa, plus tard, pour leur montrer que lui aussi il était de la partie, qu’il pouvait aider, qu’il était presque comme les grands. Il s’était dit qu’un jour ils en auraient besoin.
Inutile, superflu, confisqué ont-ils dit.

  Tu les vois ces peignes fins noirs, ces quelques cheveux emmêlés et ces rasoirs entassés. Assoiffé, épuisé, sous le soleil brûlant tu t’étais dit que tu serais correctement peigné, rasé de près, en toutes circonstances,
 Et ces peignes rose-bonbon flambant neuf. Tu le sais que les fillettes ont pleuré lorsqu’on le leur a arraché et que les noeuds dans leur crinière indomptée sont chaque jour plus gros et plus difficiles à défaire,
 Et ces savons multicolores pour que toujours tu sentes le frais malgré la poussière rocailleuse, la sueur qui ruisselle le long de tes tempes, les heures à veiller et les courses effrénées.
Inutiles, superflus, confisqués, ont-ils ordonné.
Tu les vois ces clés de chez toi, de chez vous, de là-bas où ta famille attend le coeur serré une courte nouvelle. Bien arrivés. Stop. Fatigués. Stop. Mais soulagés. Stop.
Inutiles, superflues, confisquées, plus de chez toi, plus de là-bas et pas d’ici, « pas arrivés», ont-ils ricané.
  Tu les vois ces préservatifs et ces pilules contraceptives et tu te souviens que même dans le dénuement profond de la fuite, avec les étoiles au-dessus de toi, les corps s’enlacent et se délacent, les étreintes semblent plus intenses, le sable vient se loger dans les plis du plaisir et fait oublier le temps de l’étreinte les contraintes de la vie de nomade que tu t’es imposées.
Inutiles, superflus, confisqués, on ne vous veut pas mais reproduisez-vous entre fugitifs si cela vous excite, ironisent-ils.
Tu les vois ces animaux en peluche dans ces positions grotesques et leurs petits corps inertes privés de leur propriétaire et tu les entends les cris des enfants à qui ils ont été arrachés,

 Et tu les vois ces petites voitures, il y a peu, elles rugissaient des vroums vroums incessants, faisaient des cascades imaginaires et gagnaient le grands prix des circuits de fortune où tant bien que mal on a écarté les cailloux et aplani le terrain pour améliorer le parcours,
 Et tu le vois ce dinosaure violet à l’air inquiet, flottant sur la page au-dessus de ces quelques mots écrits dans l’attente,
 Et tu les vois ces canards en plastique, et tu te rappelles que c’était la famille canard et que tu avais promis lorsque tu avais raconté leur histoire, que comme toutes les familles canard ils devaient partir l’hiver venu pour des contrées plus tempérées.
Inutiles, superflus, confisqués, on ne joue pas ici, on classe, on ordonne, on sépare, ont-ils expliqué.

Tu la vois cette petit fille au pull rose et ses tennis roses, le visage rougi par les larmes, la bouche déformée par les pleurs, ses cheveux collés sur son visage, le regard implorant. Tu l’entends cette petite fille parce que c’est la tienne peut-être, qui sait? Combien sont-ils à pleurer à chaudes larmes, à avoir leur coeur comprimé, à attendre sous des hangars en tôle, derrière des grillages et barbelés, à réclamer non plus le porte-monnaie en forme d’étoile de mer, ni les peignes rose-bonbon flambant neuf, ni les doudous, ou le carnet à dessins, ni la famille canard ou les petites voitures, mais à supplier qu’on leur rende leur papa ou leur maman.
Inutiles, superflus, confisqués, ta maman, ton papa, on n’en veut pas, ont-ils hurlé.

Les cris ont redoublé. Ils ont déchiré le silence de la résidence présidentielle. Qu’on les fasse taire immédiatement, ils dérangent! Et rendez-leur leurs parents or whatever, pourvu qu’ils se taisent, I really don’t care do you? 

Aujourd’hui mercredi 20 juin, en attendant que cela passe et pour adoucir leur peine, je voudrais pouvoir leur chanter une chanson douce que me chantait ma maman.

Noir. Des noirs.

Les photos sont de Tom Kiefer, http://www.tomkiefer.com. Tom Kiefer travaille depuis 2007 à la série El Sueño Americano ( Le rêve américain) et prend en photo les objets confisqués aux migrants dans le centre de rétention d’Ajo dans l’Arizona à 50 kilomètres de la frontière mexicaine. Je le remercie infiniment de m’avoir autorisée à utiliser son travail pour ce post.

Allumez le feu à Trumplandia

20 mai 2018 # 17

«  Ce n’est pas parce qu’en hiver on dit « Fermez la porte, il fait froid dehors » qu’il fait moins froid dehors quand la porte est fermée. » Pierre Dac. 

Noir. Des noirs. 

Il suffit de rien. Un mégot de cigarette négligemment jeté. Une allumette abandonnée. Et un terrain propice. Un assèchement des esprits et des ressources, un assèchement tel que tout s’enflamme avec les premières bourrasques venues, avec les premiers affronts. C’est que la terre a été privée de tout, fertile peut-être mais en d’autres temps, sous d’autres cieux. Maintenant elle se désintègre et ses particules s’agitent dans l’air dès que le vent tourne. Et le vent tourne, tourne depuis longtemps et l’on ne sait jamais dans quelle direction il va. A l’ouest, à l’est, peu importe, les consciences là sont échaudées, attisées par la négligence des uns, les brimades des autres, les volte-face, les avancées et reculades de tous. Une politique en zigzag qui blesse ceux qui la subissent, illusions sans cesse réanimées qui s’évanouissent aussitôt les négociations entamées. Chaos vivant où génération après génération, les femmes et les hommes ont vu les leurs réduits à travailler, à vivre sur cette terre desséchée,  sans larmes mais dont les plaies béantes saignent sur les collines enflammées. Alors quand le vent se fait mauvais, et depuis peu, depuis seize mois, le vent est chargé d’une ignorance crasse, et depuis qu’il déplace des institutions dans des lieux sous haute tension et qu’il ignore la peine de ces gens-là, alors, alors, le feu repart de plus belle. Les espoirs comme étendard, le vent de la révolte souffle sur les braises, et embrase les terres de ceux meurtris par tant de mépris. 

Ce vent mauvais qui répand son ignoble halètement sur des terres étrangères embrase aussi les siens. 

Ici on ouvre le feu, le feu de la mitraille. Ici on meurt percutés par des balles. Ici on meurt dans les écoles du mal de vivre de certains. Ici on est chauffés à blanc par la haine. Ici on est brûlés par le ressentiment. Ici, pourtant, le vent ne tourne pas, au contraire, il souffle depuis toujours les mêmes rengaines ignominieuses sans que la mélodie des morts ne puisse altérer les notes des trompettes funèbres. Et depuis peu, depuis seize mois, au plus haut de l’état, on chante la même chanson, un ton au-dessus, en majeur. On enjoint tous et toutes dans la grande symphonie de la mort, la mort par armes à feu. Le feu des révoltes est éteint en un instant et ne demeurent que quelques étincelles qui crépitent et tentent de faire entendre leurs voix brisées par le chagrin, secouées par les sanglots, empêchées par le bruit des lobbies, sidérées par les inanités des dirigeants qui intiment aux proviseurs d’établissements de fermer plus de portes pour prévenir la fureur de quelques-uns.  

Depuis seize mois, ils allument des feux. Depuis seize mois, ils ouvrent le feu. Depuis seize mois, ils alimentent les foyers de l’indignation. Depuis seize mois, nous sommes à feu et à sang ici et là-bas.

Aujourd’hui, dimanche 20 mai, en attendant que cela passe, j’ai envie de claquer des portes pour faire des courants d’air,  pour faire des appels d’air, pour faire entendre les voix de ces générations qui tombent sous les coups et pour étouffer les voix de la déraison. 

Noir. Des noirs. 

Mashup in Trumplandia

20 Avril 2018 #16

«  -on a bien voulu noter que sans amis communs, connaissances du même monde, il est impossible d’imaginer une quelconque union, cela tombe sous le sens, du moins au sein du même monde et union de deux mondes différents- » Jean-Luc Lagarce, Les règles du savoir-vivre dans la société moderne. 

Noir. Des noirs. 

Quand on est invités à un pince-fesses local où sévit le gratin de la vieille garde seattlienne, il est de bon ton de pouvoir, au hasard de la conversation, faire un petit lâcher de noms¹. Il y a  peu, étant accompagnée du spécialiste en la matière, je me mets en tête qu’à défaut de lâcher de noms, exécrant l’exercice, je lâcherai plutôt un petit complot facile pour briller en société. Arrivée au pince-fesses en question et déterminée comme jamais, je me sers, pour me donner du courage, une coupette de Dom Pérignon P2, me jette sur un canapé de foie gras mi-cuit et me mets en quête d’un interlocuteur. Pas plus spécialiste en théorie du complot qu’en lâcher de noms, c’est pourtant sans hésiter, une fois l’interlocuteur identifié, que j’entame une diatribe politico-culinaire et me lance dans une explication périlleuse des plus cocasses du dernier petit complot facile pour briller en société élaboré pour l’occasion:

«  N’avez-vous pas remarqué la singulière ressemblance entre la Poutine, Poutine et Trump? » 

Regard vide de mon interlocuteur qui manque de s’étouffer avec une gougère fourrée au fromage de chèvre. Comme il n’est pas rare que j’aie à me répéter et l’interlocuteur de la soirée ayant un âge avancé, je me dis que la combinaison accent français, surdité précoce et le caractère inattendu de ma question ne peuvent que dérouter celui qui, à ce moment, tente de faire bonne figure. 

«  N’avez-vous pas remarqué, dis-je, la singulière ressemblance entre la Poutine, vous savez cette spécialité culinaire canadienne, Poutine, vous savez celui qui est à la tête de la Russie, et Trump, vous savez celui qui …?» 

Mon interlocuteur me regarde d’un air inquiet mais sachant que le timing dans le lâcher de complot facile pour briller en société est crucial et que la moindre hésitation peut faire capoter l’ensemble, j’enchaîne sans qu’il n’ait le temps d’avaler sa gougère fourrée au chèvre toujours coincée dans le gosier: 

«  Et bien oui, c’est évident, on ne peut nier l’étrange lien qui les unit. Si vous êtes attentif, vous devez admettre que la combinaison La Poutine + Le Poutine = Le(s) Trump ressemble bien à une équation parfaite. L’association de ce mets visqueux et bourratif, mou, à la couleur indéfinissable, le jaune des frites se mêlant au marron-orange de la sauce BBQ, couvert de fromage dégoulinant, à Poutine, dur comme du marbre, campé sur ses deux pieds, menant une politique erratique, incontrôlable, nous ramène à Trump. On ne peut pas non plus ignorer l’incroyable coïncidence des articles définis dans l’équation: le « la (poutine) » et le « le (poutine) » comme une représentation symbolique des blocs Est-Ouest, du ying et du yang, du féminin et du masculin, ni ignorer l’antithèse mou de la frite et du fromage et dur de la politique agissant comme un scellement final des contraires exposés précédemment. » 

Parfois les mots peinent à rendre justice aux idées, et notant, sans une certaine amertume, que mon lâcher de complot facile pour briller en société est au bord du gouffre, je me dis qu’un visuel permettrait de faire surgir l’idée. Partant du principe que mon interlocuteur a en mémoire les têtes de Poutine et Trump, je brandis fièrement, comme un trophée, une image dudit plat spongieux appelé Poutine. 

Et je continue la démonstration sans sourciller. 

« Je reprends cher monsieur: le ying, le yang, le masculin, le féminin, mais aussi la ténacité de la partie gauche de l’équation. La Poutine et Le Poutine, ça vous reste sur l’estomac, vous en mangez en novembre 2016 et en 2018 vous en mangez encore. La Poutine et Le Poutine modifient votre système digestif et vous êtes en état de mastication perpetuelle, de rumination éternelle. » 

Mon interlocuteur, lui, a enfin avalé sa gougère fourrée au chèvre. Il reste coi. Devant le silence gênant et l’échec cuisant de ma tentative de conversation, je reprends un petit canapé de foie gras mi-cuit et je parachève le tout: 

« Cher monsieur, ne soyons pas aveugle: et cette couleur, celle de notre président, ce jaune-orange-maronnasse, cette tignasse indescriptible, ces taches blanches autour des yeux? On ne peut faire fi des signes: ce grand corps tout mou et ce cerveau dur comme de la pierre, c’est bien évidemment l’addition de la Poutine et du Poutine. Ce que je ne m’explique pas cependant, c’est le rôle du Canada dans tout ça » Silence, silence. Je renchéris: « Quoique, quoique, n’y-a-t-il pas une Poutine avec saucisse sur l’ensemble, et Justin Trudeau, Justin Bridou…?» 

A ce moment là de la conversation, je comprends que la partie est perdue, mon interlocuteur, abasourdi, tourne les talons sans dire un mot. Dépitée par l’absolue débandade de mon entreprise, le Dom Perignon comme compagnon, je pleure ma défaite et me mets à regretter le lâcher de noms, vulgaire soit, mais sans ambages. 

Aujourd’hui vendredi 20 avril, j’ai sur l’estomac la poutinade trumpienne et je me dis que la prochaine fois il me suffira de faire un lâcher de noms comme il se doit, Cécile Casanova, Paris, La Sorbonne, comme ça je pourrai continuer à bouffer des petits canapés en attendant que ça passe. 

Noir. Des noirs. 

¹ Un lâcher de noms:  » name-dropping » pour les anglophones

Previously in Trumplandia

20 mars 2018 #15

« First that little British tramp, then Sue Ellen… Clayton, you just can’t keep your zipper up, can you! » J.R. to Clayton, Dallas, la série.

Noir. Des noirs.

Saison 1
Episode 1:
Donald et Ivana sont mariés depuis peu. Ils partent en vacances à Aspen, une station de ski pour des gens comme eux. Mais Donald n’est pas venu seul, il a amené avec lui sa maîtresse Marla. Jusqu’ici tout allait bien pour Donald car Marla reste discrète, mais Marla voit les choses autrement, elle a décidé de dire enfin la vérité et alors que Donald et Ivana sont tranquillement en train de siroter un gin tonic, Marla s’approche du couple et se jette sur Ivana: «  est-ce que tu sais que j’aime Donald? Et toi, est-ce que tu l’aimes? ».

Episode 2:
Marla a perdu la tête. Donald ne veut pas l’épouser, elle lui veut du mal, elle veut qu’il souffre. Elle décide de révéler au public sa passion pour Donald et confie à un ami journaliste que « Donald est le meilleur coup qu’elle n’ait jamais eu! ». Mais Marla ne sait pas que Donald jubile. C’est la consécration. Il adore ça qu’une femme parle de lui. Il veut que tout le monde le sache: il est le « meilleur coup » de Marla.

Episode 3:
Marla est désespérée. Donald vient d’annoncer qu’il n’épousera jamais Marla parce qu’il a déjà trois autres petites copines avec qui il s’amuse tous les samedis soirs. Mais que pense Ivana de tout ça? Le couple bat de l’aile. Ivana perd patience, elle en a assez d’être mise à l’écart. Donald ne le sait pas encore mais Ivana prépare sa sortie.

Episode 4:
Donald continue sa vie de débauche, fête, golf, gin tonic, sexe, etc. Ivana veut y mettre fin, elle parle de Marla « la folle », et répand son venin de femme trahie dans la société new-yorkaise. Ce n’est plus tenable pour Donald. Il doit y mettre fin. C’est maintenant Marla qui jubile. Elle a obtenu ce qu’elle voulait, être mariée au « meilleur coup qu’elle n’ait jamais eu».

Episode 5:
Marla en est convaincue: elle va épouser Donald et tout va changer. Elle va faire de lui un homme neuf. Elle rêve déjà de leur vie dans une petite ferme du Sud, loin du bruit et du tumulte. Mais Donald est incorrigible. Rien ne se passe comme prévu. Ils vivent au milieu du bruit. Donald n’est pas l’homme que Marla croyait. Elle n’arrive pas à ses fins.

Episode 6:
Donald en a bien profité. Il est maintenant temps de tourner la page. Exit Marla.

Saison 2:
Episode 1:
Ça y est, Donald a réussi à se débarrasser de Marla «  la folle ». Il s’amuse: gin tonic, sexe, fashion show, golf, etc. Il sort tous les soirs avec Celina, une petite norvégienne, mais tandis qu’il envoie Celina se refaire une beauté pendant l’une de ces fêtes bien arrosées, c’est pour mieux approcher Melania. Il lui donne tous ses numéros: New York, Mar-a-Lago, ligne directe…Mais Melania se fait attendre. Donald perd patience.

Episode 2:
Donald a de la chance. Melania a besoin de lui ou c’est le retour en Europe. Elle craque. Elle l’appelle et c’est le début d’une longue histoire. Ils se marient. Tout semble aller pour le mieux. Melania met au monde un fils. Donald est aux anges, un autre garçon! Le début de l’ascension commence et Melania y est pour quelque chose. Son émission de télé réalité est au top. Donald exulte. Il est au bras de la plus belle femme du monde et des millions d’américains le regardent.

Episode 3:
Donald et Melania, c’est une affaire qui dure mais Donald commence à s’ennuyer, il lui faut un nouveau challenge. Il veut toujours plus. Il se lance. Son nouveau dada: la politique. Melania est sceptique mais elle laisse faire. Elle joue le jeu de la femme soumise. Donald aime ça.

Episode 4:
Tout bascule. Les choses deviennent sérieuses. Le gin tonic, sexe, golf, maintenant c’est discrètement que Donald s’y adonne. Il a une mission cachée. Il faut donc supprimer tout ce qui pourrait l’empêcher d’y parvenir. Donald doit lâcher quelques dollars. 100000 ou même plus. Melania ne sait rien. Comme Ivana ou Marla ou Celina, Melania croit au pouvoir de ses beaux yeux.

Episode 5:
Alors que Melania vit calmement à New York, sa vie est bouleversée. Donald vient d’être élu 45ème président des Etats-Unis. Sa vie s’arrête. Celle de Donald aussi. Fini le gin tonic, golf, sexe, etc. Donald découvre le travail. Et il n’est pas prêt. C’est plus dur que ce qu’il pensait. Melania apprend rapidement de son côté. Robes bleues, regard bleu, mine impassible.

Episode 6:
Maintenant couple présidentiel, Melania et Donald font front ensemble. Donald croit pouvoir compter sur Melania. Mais un nouvel événement vient jeter le trouble dans le couple présidentiel. Stormy Daniels. Melania ne dit rien, mais dans l’entourage de la première dame, on sait que c’est une surprise, une mauvaise surprise. Et puis il y a aussi la playmate. C’est l’humiliation pour Melania. Derrière son regard bleu impassible, c’est la tempête. Pendant ce temps-là Donald continue le carnage.

Aujourd’hui mardi 20 mars 2018, je me ferais bien une petite saison de Dallas en attendant que passe notre univers impitoyable.

Noir. Des noirs.

Le déserteur à Trumplandia

20 février 2018 #14

« By the pricking of my thumbs, something wicked this way comes» Shakespeare, Macbeth.

Noir. Des noirs.

Monsieur le Président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Avec vos gens de l’armement
Si vous avez le temps
Je viens de me mettre
Au service de la nation
Pas pour buter les vilains gens
Mais pour éduquer nos enfants
Monsieur le Président
Avec vos gens de l’armement
Je ne vais pas au travail
Pour que mon coeur batte la chamade
Je ne vais pas au travail
Pour voir pleurer nos enfants
Je ne vais pas au travail
Pour abandonner les miens
Aux mains des vilains
C’est pas pour vous fâcher
Monsieur le Président
Et vos gens de l’armement
Mais voyez-vous
Votre second amendement
Il fait souffrir nos mères
Il fait mourir nos frères
Il fait hurler nos pères
Et laisse un trou béant
Un trou sanglant
Dégoulinant des peines
Régurgitant les maux
Absorbant les absents
Monsieur le Président
Et vos gens de l’armement
Ceux au service de la nation
Nous le crierons demain
Sur tous les chemins
Nous l’écrirons
Sur tous les fronts
Nous l’entonnerons
Dans tous les tons
Nous ne sommes pas ici
Pour faire le don
Le don de notre sang
Mais pour élever nos enfants
Nous ne sommes pas ici
Pour livrer bataille
Contre les vilains gens
Nous ne sommes pas ici
Pour perdre la vie
Mais pour sentir
Battre le coeur
De ceux qui respirent
De ceux qui aspirent
A un monde meilleur
Alors allez donner le vôtre
Allez donner le sang
De vos gens de l’armement
Et serrez bien fort
Votre second amendement
Prévenez vos gendarmes
Que les vilains gens
Auront des armes
Grâce à votre second amendement
Et respirez
Quand il est encore temps
Car ils n’ont pas de larmes
Et ils pourront tirer.

Aujourd’hui mardi 20 février, je ne vais pas prier pour eux mais penser à eux en attendant que ça passe.

Noir. Des noirs.